La Bible n'est pas la vérité. C'est la Bible qui le dit…

Je suis ce que certains chrétiens appellent avec un frisson un libéral, parce que j’assume le fait que je n’applique pas la Bible à la lettre (en fait, personne n’applique la Bible à la lettre).

Les bonnes âmes qui souhaitent me sauver de mon erreur m’opposent souvent l’argument que la Bible est la vérité et que je ne peux donc en aucun cas contredire sa lettre.

Je me suis demandé : mais que dit la Bible à ce sujet ? (oui, quand j’ai un problème avec la Bible, je vais la voir et on discute…)

Ce que dit la Bible à propos de la vérité

Toute Écriture est inspirée de Dieu et utile pour enseigner la vérité, réfuter l’erreur, corriger les fautes et former à une juste manière de vivre (2Tm 3,16)

On notera d’emblée que l’auteur ne dit pas que toute Écriture est la vérité, mais que toute Écriture est utile pour enseigner la vérité. La distinction est colossale. Ceci dit, un tel passage est loin de résoudre la question, car il n’exclut pas réellement la possibilité que la Bible soit en elle-même la vérité. Il se trouve qu’il y a au moins un passage de la Bible qui nous parle de la vérité :

Jésus lui dit : « Je suis le chemin et la vérité et la vie. Personne ne va au Père si ce n’est par moi. (Jn 14,6)

Donc, selon la Bible, la vérité, c’est Jésus. Or, clairement, Jésus n’est pas la Bible. Donc la Bible nous affirme ne pas être la vérité. Quod erat demonstrandum

Mais ne jouons pas sur les mots, peut-être la Bible est-elle néanmoins une vérité, car on dit qu’elle est la Parole de Dieu ?

Au commencement de toutes choses, la Parole existait déjà ; celui qui est la Parole était avec Dieu, et il était Dieu. (Jn 1,1)

Celui qui est la Parole est devenu un homme et il a vécu parmi nous, plein de grâce et de vérité. Nous avons vu sa gloire, la gloire que le Fils unique reçoit du Père. (Jn 1,14)

Encore raté, la Bible nous affirme que la Parole, c’est Jésus. Encore lui !

Bon, ne nous laisson pas abattre, nous avons déjà lu que « toute Écriture est inspirée de Dieu », ce qui doit vouloir dire que les mots qu’elle contient sont placés là par Dieu, comme le suggère une prière des disciples que nous transmets la Bible :

On les écouta ; puis tous, unanimes, s’adressèrent à Dieu en ces termes : « Maître, c’est toi qui as créé le ciel, la terre, la mer et tout ce qui s’y trouve, toi qui as mis par l’Esprit Saint ces paroles dans la bouche de notre père David, ton serviteur (…) (Ac 4,24–25)

Donc c’est acquis, tous les mots qu’elle contient viennent de Dieu, n’est-ce pas ?

Pas selon Paul, en tout cas :

Aux autres je dis, c’est moi qui parle et non le Seigneur (1Co 7,12)

Si Paul lui-même, auteur biblique, prend la peine de faire la distinction entre paroles venant de Dieu et paroles venant de lui, peut-être pourrions-nous daigner en faire de même ?

Ce que dit la Bible à propos de son propre rôle

Laissons de côté toutes les nombreuses et contradictoires affirmations que des croyants ont pu faire à propos de la Bible, et demandons-lui à elle ce qu’est censé être son rôle ! Quelle importance devrait-elle avoir ? La Bible nous relate ces paroles de Jésus à ses disciples :

Vous scrutez les Ecritures parce que vous pensez acquérir par elles la vie éternelle : ce sont elles qui rendent témoignage à mon sujet. Et vous ne voulez pas venir à moi pour avoir la vie éternelle. La gloire, je ne la tiens pas des hommes. Mais je vous connais, vous n’avez pas en vous l’amour de Dieu. (Jn 5,39–42)

Pour Jésus, les priorités sont claires : c’est à Lui qu’on doit venir, c’est auprès de Lui qu’on trouvera la vie éternelle.

Mais Jésus souhaite bel et bien qu’on étudie les Écritures. Après sa résurrection, il apparut à ses disciples :

Puis il leur dit : « Voici les paroles que je vous ai adressées quand j’étais encore avec vous : il faut que s’accomplisse tout ce qui a été écrit de moi dans la Loi de Moïse, les Prophètes et les Psaumes. » Alors il leur ouvrit l’intelligence pour comprendre les Ecritures (Lc 24,44–45)

Ainsi, la Bible elle-même nous affirme que c’est avec le secours et la présence de Jésus que nous sommes pleinement capables de la comprendre. Mais même si nous avons besoin que Jésus nous tende la main pour ne pas nous perdre, la Bible reste un chemin qui nous mène à Lui :

Depuis ta tendre enfance tu connais les Saintes Ecritures ; elles ont le pouvoir de te communiquer la sagesse qui conduit au salut par la foi qui est dans le Christ Jésus. (2Tm 3,15)

Mais nous sommes comme les disciples à qui Jésus est apparu après sa résurrection. Pour nous, les Écritures ne sauraient se suffire à elles-mêmes. Elles affirment ne pas être la Parole, elles affirment ne pas être la Vérité.

Ce que dit la Bible à propos des Prophètes

En fait, les Écritures sont les témoignages d’êtres humains et elles nous témoignent de la liberté que Dieu, dans Son amour, a décidé de leur donner. Dieu ne souhaite pas des scribes à qui Il dicte les Écritures, ni des marionnettes à travers lesquelles Il pourrait faire sur Terre de la ventrioloquie.

Dieu va littéralement à la rencontre des êtres humains et accepte qu’ils témoignent à leur façon et avec leurs limitations :

Moïse dit au SEIGNEUR : « Je t’en prie, Seigneur, je ne suis pas doué pour la parole, ni d’hier, ni d’avant-hier, ni depuis que tu parles à ton serviteur. J’ai la bouche lourde et la langue lourde. » Le SEIGNEUR lui dit : « Qui a donné une bouche à l’homme ? Qui rend muet ou sourd, voyant ou aveugle ? N’est-ce pas moi, le SEIGNEUR ? Et maintenant, va, JE SUIS avec ta bouche et je t’enseignerai ce que tu devras dire. »

Il dit : « Je t’en prie, Seigneur, envoie-le dire par qui tu voudras ! » La colère du SEIGNEUR s’enflamma contre Moïse et il dit : « N’y a-t-il pas ton frère Aaron, le lévite ? Je sais qu’il a la parole facile, lui. Le voici même qui sort à ta rencontre ; quand il te verra, il se réjouira en son cœur. Tu lui parleras et mettras les paroles en sa bouche. Et moi, JE SUIS avec ta bouche et avec sa bouche et je vous enseignerai ce que vous ferez. Lui parlera pour toi au peuple, il sera ta bouche et tu seras son dieu.

Moïse, qui est le Prophète parmi les Prophètes, a tout bonnement refusé d’obéir au Seigneur et a rejeté le rôle qu’Il lui demandait de prendre. Il n’a pas su faire confiance au fait que si c’est Dieu qui lui demande, c’est parce que Dieu sait qu’il en sera capable, malgré ses craintes et ses doutes. Mais Dieu a composé avec son refus et lui a permis de Le servir à sa manière. De la même manière que Dieu permet à Paul de glisser dans ses épîtres des consignes qui sont ses idées propres, parmi l’Évangile que Jésus lui a transmis.

Dieu n’a pas voulu que ses Écritures soient un ouvrage unique et cohérent, il a au contraire laissé Ses témoins témoigner dans la discorde qui caractérise tous les témoignages humains :

Ayant suivi les voies de Dieu, [Hénok] disparut car Dieu l’avait enlevé. (Gn 5,24)

Elie monta au ciel dans la tempête. (2R 2,11)

Car nul n’est monté au ciel sinon celui qui est descendu du ciel, le Fils de l’homme. (Jn 3,13)

Mais je crois que Dieu est allé beaucoup plus loin que simplement autoriser les êtres humains à témoigner chacun à sa manière. Il me semble manifeste qu’Il les a inspirés pour qu’ils nous préservent activement d’une tentation, celle de prendre Ses Écritures pour une vérité unique et cohérente. Pour quelle autre raison les auteurs même de la Bible auraient-ils, par exemple, arrangé que les deux premiers chapitres de la Bible décrivent des chronologies incompatibles ? (je me demande toujours comment les créationnistes choisissent lequel des deux est censé être vrai…)

Pourquoi quatre évangiles si ce n’est pour nous rappeler que l’important n’est pas dans la chronologie mais dans ce que Dieu a fait pour nous ?

Pourquoi 2Sam 10,18 et 1Ch 19,18 ? 1R 9,23 et 2Ch 8,10 ? 2R 8,26 et 2Ch 22,2 ? 2R 25,18–19 et Jr 52,24–25 ?

Parce que les Saintes Écritures ne sont ni un ouvrage de sciences naturelles ni un ouvrage historique.

Elles témoignent de Christ.

Et la même liberté que Dieu a offert aux témoins des Écritures, Dieu nous l’offre aujourd’hui. Il vient à notre rencontre et nous sommes libres de témoigner. Nous sommes mêmes libres de nous taire :

Mais il leur dit : « Ne vous effrayez pas. Vous cherchez Jésus de Nazareth, le crucifié : il est ressuscité, il n’est pas ici ; voyez l’endroit où on l’avait déposé. Mais allez dire à ses disciples et à Pierre : “Il vous précède en Galilée ; c’est là que vous le verrez, comme il vous l’a dit.” » Elles sortirent et s’enfuirent loin du tombeau, car elles étaient toutes tremblantes et bouleversées ; et elles ne dirent rien à personne, car elles avaient peur. (Mc 16,6–8)


Or, tout ce qui a été écrit jadis l’a été pour notre instruction, afin que, par la persévérance et la consolation apportées par les Ecritures, nous possédions l’espérance. (Rm 15,4)

La Bible n’est rien de moins qu’une source d’espérance pour nous.

Que Dieu vous garde.

Illustration : Isaiah’s Lips Anointed with Fire

Personne n'applique la Bible

Personne n’applique la Bible. Du moins, pas à la lettre.

J’affirme cela pour deux raisons. L’une est bêtement une observation, l’autre est théorique. Commençons par la raison théorique, ça nous permettra de finir sur quelque chose de concret et, je l’espère, de marrant.

En théorie, ce n’est pas possible

La raison théorique qui permet d’affirmer que personne n’applique la Bible à la lettre, c’est en fait une science entière. Voire même deux sciences (rien que ça). Ces sciences, ce sont l’herméneutique d’une part et l’intégralité des connaissances humaines à propos de la traduction d’autre part (honnêtement, on pourrait pinailler si cela constitue une science à part entière ou si c’est seulement un domaine entier de la linguistique).

L’herméneutique, c’est la science de l’interprétation, celle qui se pose la question de ce que signifie comprendre un texte. L’herméneutique nous a notamment enseigné qu’il n’y a pas un sens unique, et encore moins évident, à un texte. Les langues humaines sont ainsi faites que tout texte peut prendre plusieurs sens, en fonction du contexte dans lequel le texte est lu. Notre propre histoire influence notre compréhension, notre humeur de l’instant, ce qu’on croit savoir sur le texte, la façon dont il nous parvient, etc… Et en particulier, l’herméneutique nous a permis de réaliser qu’on ne lit jamais un texte sans avoir sur celui-ci des préjugés. Personne n’est un lecteur neutre d’un texte. Tout le monde aborde un texte avec des préjugés sur celui-ci. Tout ce qu’un lecteur peut espérer, c’est essayer de se rendre le plus conscient possible de ses propres préjugés, jamais s’en débarraser totalement. C’est évidemment d’autant plus vrai pour des textes qui se trouvent au centre d’une culture donnée, comme ses textes religieux. Aucun indien ne peut lire les Veda et aucun européen ne peut lire la Bible sans en avoir de lourdes préconceptions.

Notre connaissance de la traduction apporte sur un texte comme la Bible, qui a été écrit il y a autour de deux millénaires et dans d’autres langues que les notres, un éclairage supplémentaire. Les traducteurs ont cet adage : « qui traduit, trahit ». Il est en effet rigoureusement impossible de conserver toutes les nuances et tous les multiples sens que peut receler un texte quand on le traduit.

Tout cela nous amène à une première réalisation : il n’existe pas une lecture unique de la Bible. Quand on est un simple lecteur humain, il y a forcément plusieurs manières de la lire. Quand bien même l’auteur humain aurait eu l’intention de transmettre un seul sens par son texte, celui-ci ne nous est pas accessible de manière évidente (au passage, même cette hypothèse-là pose problème, car certains auteurs de la Bible font clairement usage de doubles sens, parfois par humour).

Mais est-ce que Dieu ne pourrait pas intervenir en nous pour nous faire accéder à une lecture unique et vraie, au-delà des limitations de l’esprit et des langues humaines que les sciences ont trouvées à l’interprétation ? Théoriquement, oui.

Mais si cela nous arrive aujourd’hui, étant donné que nos lectures de la Bible ne correspondent, semble-t-il, à aucune lecture présente dans notre histoire, il faudra admettre que Dieu a attendu 2015 pour nous rendre cette lecture unique accessible. Ça semble un poil orgueilleux, sans même parler d’improbable.

Pourtant, certains croyants affirment bel et bien appliquer la Bible à la lettre, donc au lieu de conclure que cela est impossible en théorie, essayons de voir ce qu’il en est en pratique…

Comment procéder ? Je vous propose de trouver des passages de la Bible que personne n’applique. Si cela est possible, alors, à l’évidence, personne n’applique la Bible à la lettre.

Dans l’Ancien Testament

Commençons par l’année sabbatique :

pendant six ans, tu sèmeras ton champ ; pendant six ans, tu tailleras ta vigne et tu en ramasseras la récolte ; la septième année sera un sabbat, une année de repos pour la terre, un sabbat pour le SEIGNEUR : tu ne sèmeras pas ton champ, tu ne tailleras pas ta vigne, tu ne moissonneras pas ce qui aura poussé tout seul depuis la dernière moisson, tu ne vendangeras pas les grappes de ta vigne en broussaille, ce sera une année sabbatique pour la terre. Vous vous nourrirez de ce que la terre aura fait pousser pendant ce sabbat, toi, ton serviteur, ta servante, le salarié ou l’hôte que tu héberges, bref, ceux qui sont installés chez toi. (Lv 25,3–6)

Bizarrement, je ne connais aucun croyant et aucune communauté qui respecte ce commandement hors de la terre d’Israël. Et même là-bas, less juifs ont devisé de subtiles astuces pour contourner ce commandement tout en pouvant se targuer de le respecter, par exemple en vendant temporairement leurs terres à des non-juifs ou en ayant des cultures hydroponiques. Pourtant, Dieu est excessivement clair sur les sanctions qu’il prendra si Son peuple décide de ne pas suivre ce commandement précis, au cas où quiconque ait un doute sur l’importance que Dieu y accorde :

Quant à vous, je vous disperserai parmi les nations, et je dégainerai l’épée contre vous ; votre pays deviendra une terre désolée et vos villes des monceaux de ruines. Alors le pays accomplira ses sabbats, pendant tous ces jours de désolation où vous-mêmes serez dans le pays de vos ennemis ; alors le pays se reposera et accomplira ses sabbats ; pendant tous ces jours de désolation, il se reposera, pour compenser les sabbats où il n’aura pas pu se reposer, lorsque vous y habitiez. (Lv 26,33–35)

D’ailleurs, les Écritures expliquent l’exil imposé au peuple d’Israël comme l’application de cette sanction (2Ch 36,21). Même à l’époque, il semble donc que personne ne prenait la peine d’appliquer ce commandement.

Mais le système des années sabbatiques ne s’arrête pas là, puisqu’après 7 fois 7 années, la cinquantième est un Jubilée. Cette année-là, toutes les dettes sont remises et quiconque a du vendre sa propriété à cause de son endettement en redevient propriétaire (Lv 25,8–55).

Les raisons aux commandements économiques du Jubilée ne sont pas anecdotiques :

La terre du Pays ne sera pas vendue sans retour, car le pays est à moi ; vous n’êtes chez moi que des émigrés et des hôtes (Lv 25,23)

C’est donc pour rappeler à Son peuple élu qu’il n’est pas réellement propriétaire du pays dans lequel il vit que Dieu instaure ces règles. Étrangement, je n’ai connaissance d’aucune communauté où, tous les 50 ans, les propriétés perdues par endettement sont restituées et les dettes effacées.

D’ailleurs, la remise des dettes ne concerne pas que les Jubilées, puisqu’un autre texte exige qu’elle soit faite à ses compatriotes tous les 7 ans :

Au bout de sept ans, tu feras la remise des dettes. Et voici ce qu’est cette remise : tout homme qui a fait un prêt à son prochain fera remise de ses droits : il n’exercera pas de contrainte contre son prochain ou son frère, puisqu’on a proclamé la remise pour le SEIGNEUR. L’étranger, tu pourras le contraindre ; mais ce que tu possèdes chez ton frère, tu lui en feras remise. (Dt 15,1–3)

C’est évidemment une règle très contraignante pour les prêteurs et les rabbins ont devisé une ingénieuse manière de passer outre, le Prozbul : juste avant l’année sabbatique, un prêteur peut transférer toutes les dettes qui lui sont dûes à un tribunal rabbinique. Comme seules les dettes entre personnes sont annulées lors de l’année sabbatique, la dette dûe au tribunal reste collectable et la dette du tribunal envers le prêteur également. Malin !

Il y a d’autres commandements qui sont visiblement cruciaux dans notre rapport à Dieu que je ne vois jamais appliqués :

ÉCOUTE, Israël ! Le SEIGNEUR notre Dieu est le SEIGNEUR UN. Tu aimeras le SEIGNEUR ton Dieu de tout ton cœur, de tout ton être, de toute ta force. Les paroles des commandements que je te donne aujourd’hui seront présentes à ton cœur ; tu les répéteras à tes fils ; tu les leur diras quand tu resteras chez toi et quand tu marcheras sur la route, quand tu seras couché et quand tu seras debout ; tu en feras un signe attaché à ta main, une marque placée entre tes yeux ; tu les inscriras sur les montants de porte de ta maison et à l’entrée de ta ville. (Dt 6,4–9)

Si vous me trouvez des chrétiens qui ont ces commandements à leur main, entre leurs yeux, sur leurs portes et à l’entrée de leurs villes, envoyez-moi des photos ! Je veux voir ça.

Bien sûr, au-delà de ces quelques commandements que les Écritures nous présentent comme absolument fondamentaux, il y a quantité d’autres commandements objectivement plus mineurs dont on ne constate jamais l’application :

Quand un homme couche avec une femme qui a ses règles et qu’il découvre sa nudité, puisqu’il a mis à nu la source du sang qu’elle perd, et qu’elle-même a découvert cette source, ils seront tous les deux retranchés du sein de leur peuple. (Lv 20,18)

Si vous connaissez une Église qui exclue les couples ayant cette pratique que l’Ancien Testament considère comme une abomination, faites-moi signe !

Personne n’applique non plus la sentence prévue pour l’adultère :

Si l’on prend sur le fait un homme couchant avec une femme mariée, ils mourront tous les deux, l’homme qui a couché avec la femme, et la femme elle-même. (Dt 22,22)

Ni les commandements qui empêcheraient que la jeunesse parte en cacahuète comme c’est le cas aujourd’hui :

Et qui frappe son père ou sa mère sera mis à mort. (Ex 21,15)

Et qui insulte son père ou sa mère sera mis à mort. (Ex 21,17)

Dans le Nouveau Testament

Notez bien que même parmi les juifs, y compris les juifs en Israël, je n’ai pas connaissance que quiconque applique tous ces commandements. Mais pour mes sœurs et frères en Christ, ce n’est pas forcément un critère. En effet, Paul lui-même explique que personne n’arrive jamais à appliquer intégralement la loi (Ga 3,10) et que nous en sommes libérés par Christ (Ga 3,13.23–25)

Mais les commandements que nous donne Jésus Christ lui-même, les appliquons-nous ?

Commençons par le plus évident :

« Si ton œil droit entraîne ta chute, arrache-le et jette-le loin de toi : car il est préférable pour toi que périsse un seul de tes membres et que ton corps tout entier ne soit pas jeté dans la géhenne. Et si ta main droite entraîne ta chute, coupe-la et jette-la loin de toi : car il est préférable pour toi que périsse un seul de tes membres et que ton corps tout entier ne s’en aille pas dans la géhenne. (Mt 5,29–30)

Selon Paul, tout homme est « charnel, vendu comme esclave au péché » (Rm 7,14). Jean n’est pas moins clair sur la question :

Si nous disons : « Nous n’avons pas de péché », nous nous égarons nous-mêmes et la vérité n’est pas en nous. (1Jn 1,8)

C’est donc facile : si ce commandement était appliqué à la lettre, étant donné que nous sommes tous régulièrement soumis à la tentation, la totalité des chrétiens se seraient arrachés au moins un œil et une main…

En général, quand on utilise l’argument que certains commandements de Jésus sont des appels éthiques radicaux qui sont prévus non pas pour nous être opposés mais pour nous faire réfléchir, on est accusé de vouloir se dérober et de ne pas obéir à Dieu.

Bizarrement, pas pour celui-ci.

Bien sûr, il y a d’autres commandements qui nous proviennent directement de Jésus et qui sont un tantinet moins extrêmes mais tout aussi problématiques à appliquer :

Nul ne peut servir deux maîtres : ou bien il haïra l’un et aimera l’autre, ou bien il s’attachera à l’un et méprisera l’autre. Vous ne pouvez servir Dieu et l’Argent. (Mt 6,24)

Jésus va même préciser un peu cette histoire :

L’homme lui dit : « Maître, tout cela, je l’ai observé dès ma jeunesse. » Jésus le regarda et se prit à l’aimer ; il lui dit : « Une seule chose te manque ; va, ce que tu as, vends-le, donne-le aux pauvres et tu auras un trésor dans le ciel ; puis viens, suis-moi. » Mais à cette parole, il s’assombrit et il s’en alla tout triste, car il avait de grands biens. Regardant autour de lui, Jésus dit à ses disciples : « Qu’il est difficile à ceux qui ont les richesses d’entrer dans le Royaume de Dieu ! » Les disciples étaient déconcertés par ses paroles. Mais Jésus leur répète : « Mes enfants, qu’il est difficile d’entrer dans le Royaume de Dieu ! Il est plus facile à un chameau de passer par le trou d’une aiguille qu’à un riche d’entrer dans le Royaume de Dieu. » (Mc 10,20–25)

J’imagine que cet homme ne fut pas le dernier à s’assombrir et à s’en aller tout triste face à cette parole de Jésus. Cherchez autour de vous quels personnes vous connaissez qui ont vendu tous leurs biens pour les donner aux pauvres (pas ceux qui donnent régulièrement et peut-être beaucoup à des œuvres de charité, ceux qui ont vendu tous leurs biens)…

Mais peut-être cette parole de Jésus ne s’applique-t-elle qu’aux riches. Nous éviterons le sujet épineux de savoir si la majorité des occidentaux, avec des luxes comme la sécurité sociale et un salaire minimum, n’est pas de toute façon riche comparée aux plus pauvres des êtres humains, à commencer par ceux qui crèvent de faim et de froid au coin de leur rue.

Par contre, il n’y aucune raison dans le texte de penser que la suivante ne s’applique pas à tous :

Et moi, je vous dis de ne pas résister au méchant. Au contraire, si quelqu’un te gifle sur la joue droite, tends-lui aussi l’autre. (Mt 5,39)

Essayez voir, à la sortie d’une église, de distribuer des baffes et de voir comment les gens réagissent. Je doute un peu que ce soit en conformité avec cet enseignement…

Conclusion

En fait, tout le monde s’autorise à évaluer quelles parties des Écritures ils vont effectivement appliquer et comment.

Évidemment, un certain nombre de croyants vont à l’extrême qui est de dire qu’aucune règle de la Bible n’est à appliquer, voire que le concept de morale est dépassé, qu’il suffit de vivre selon son cœur. Je suis persuadé que c’est une vision simpliste, non conforme aux Écritures et, bien souvent, dont le but est surtout de ne pas poser sur sa propre vie un regard critique.

Parmi ceux qui décident d’obéir aux Écritures, certains estiment que le choix qu’il font est particulièrement strict et exigent et ils se disent littéralistes. Mais il est manifeste qu’ils n’appliquent pas littéralement les Écritures.

D’autres assument parfaitement que leur application des Écritures est un travail d’interprétation, qui est perpétuellement nécessaire. L’un des critères qu’ils peuvent employer, une de leurs clefs de lecture, c’est tout simplement l’être humain : une règle doit être réaliste et, sans trahir leur esprit, nous devons adapter les règles aux hommes, pas l’inverse.

Cette notion radicale et subversive est évidemment rejetée par les littéralistes. Ils ne sont pas les premiers à s’en offusquer :

Or Jésus, un jour de sabbat, passait à travers des champs de blé et ses disciples se mirent, chemin faisant, à arracher des épis. Les Pharisiens lui disaient : « Regarde ce qu’ils font le jour du sabbat ! Ce n’est pas permis. » Et il leur dit : « Vous n’avez donc jamais lu ce qu’a fait David lorsqu’il s’est trouvé dans le besoin et qu’il a eu faim, lui et ses compagnons, comment, au temps du grand prêtre Abiatar, il est entré dans la maison de Dieu, a mangé les pains de l’offrande que personne n’a le droit de manger, sauf les prêtres, et en a donné aussi à ceux qui étaient avec lui ? » Et il leur disait : « Le sabbat a été fait pour l’homme et non l’homme pour le sabbat, de sorte que le Fils de l’homme est maître même du sabbat. » (Mc 2,23–28)

Que Dieu vous garde.

Illustration : Gleaning

Qu'est-ce que le péché ?

Je n’obéis qu’à un seul commandement, le commandement d’amour, mais le pendant des commandements, c’est leur désobéissance, c’est-à-dire le péché. Du coup, qu’est-ce que le péché, pour moi ?

Tout d’abord, la Bible ne permet pas de soutenir l’idée que certains actes sont toujours des péchés et d’autres ne sont jamais des péchés. En 1Co 8,7, Paul mentionne qu’en fonction de leurs connaissances, ce qui est un péché pour l’un ne le sera pas pour l’autre. Mais il va plus loin en précisant que le critère est dans la relation à Dieu :

Mais celui qui a mauvaise conscience (…) est condamné par Dieu, parce qu’il n’agit pas selon une conviction fondée sur la foi. Et tout acte qui n’est pas fondé sur la foi est péché. (Rm 14,23)

C’est-à-dire qu’un acte qui nous détourne de Dieu est un péché. Ironiquement, il suffit que nous pensions qu’un acte nous détourne de Dieu et que nous le commettions quand même pour qu’il soit un péché. Mais attention, à l’inverse, il ne suffit pas de se convaincre qu’un acte n’est pas un péché pour qu’il n’en soit plus un ! Tout acte qui ne manifeste pas une vérité sera condamné par Dieu :

Du haut du ciel, Dieu manifeste sa colère contre tout péché et tout mal commis par les humains qui, par leurs mauvaises actions, étouffent la vérité. (Rm 1,18)

C’est somme toute logique, car Dieu voit forcément au-delà des illusions que l’être humain peut employer contre lui-même. Et ces illusions sont nombreuses.

La première, c’est de se faire une image de Dieu qui nous arrange bien au lieu d’accepter ce qu’Il nous révèle de Lui. Quand j’assouvis ma soif de pouvoir en me disant que c’est Dieu qui veut et qui a fait que je règne, quand j’excuse mes violences en affirmant qu’elles sont l’expression de la justice de Dieu sur Terre ou quand je me dis que Dieu déborde tellement d’amour qu’il n’attend aucune repentance de moi pour me pardonner, je ne me tourne pas vers Dieu tel que les Écritures me le révèlent mais vers une idole.

La seconde, c’est de refuser nos propres aspirations, nos propres besoins et les conséquences sur nous-mêmes de nos actes et des événements. Quand je flatte mon orgueil en prenant sur moi une charge dont je peux réaliser qu’elle sera trop lourde à porter, quand je m’autorise un plaisir ou que je fais quelque chose de charitable en faisant abstraction de la souffrance que cela me causera plus tard, je me mens sur moi-même.

La troisième, c’est de projeter sur les autres notre vision d’eux au lieu d’être à leur l’écoute. Quand je fournis une aide à quelqu’un sans réellement chercher à savoir quels sont ses besoins, quand je néglige quelqu’un en m’abritant derrière mon absence de devoir envers cette personne au lieu d’accepter sa souffrance, je ne suis plus réellement en relation avec eux.

Toutes ces illusions obéissent au même schéma : je suis en relation non pas avec ce qui est, mais avec ce que je souhaite qui soit. Et comment pourrait-on bien appeler le fait d’être en relation avec ce qui est, d’accepter pleinement un être tel qu’il est ? L’amour, bien sûr !

Hé oui, le péché est tout simplement l’opposé de l’amour ! (c’est évidemment d’une beauté axiomatique qui ravit le matheux que je suis ; Dieu est plein de bonté envers les matheux, assurément)

Mais une définition aussi simple du péché soulève quelques questions épineuses : n’importe quel acte ne pourrait-il pas être fait dans l’amour et, si oui, à quoi bon les listes de commandements et d’interdits dans la Bible ? Et entre les listes rigides et cette définition abstraite, ne pourrait-il pas y avoir un guide un tant soit peu plus concret pour notre réflexion ?

Paul répond à ces questions :

« Tout m’est permis », mais tout ne convient pas. « Tout m’est permis », mais moi je ne me laisserai asservir par rien. (1Co 6,12)

De la part d’un auteur qui enchaîne à plusieurs reprises des listes d’interdits et les condamne dans les termes les plus absolus et quand on le voit se répéter de la sorte, on ne peut pas penser que cette formulation est un accident. Tout d’abord, il nous donne là un premier guide pour appliquer l’amour comme critère d’obéissance à Dieu : nous ne devons jamais être dominés par nos actes, nos désirs. Nous devons toujours être en train de choisir, « selon une conviction fondée sur la foi », notre conduite. Du moment que nous estimons ne pas avoir de choix, quelque chose se passe de travers et nous savons que nous sommes passés dans le péché.

Pourquoi alors la Bible contient-elle des listes de commandements, pourquoi Paul condamne-t-il des listes d’interdits ? Parce que tout le monde n’est pas toujours prêt à assumer la responsabilité de discerner l’amour du péché et que ces listes constituent un point de départ d’où ils peuvent partir en toute sécurité :

Pour moi, frères, je n’ai pu vous parler comme à des hommes spirituels, mais seulement comme à des hommes charnels, comme à des petits enfants en Christ. C’est du lait que je vous ai fait boire, non de la nourriture solide : vous ne l’auriez pas supportée. Mais vous ne la supporteriez pas davantage aujourd’hui (1Co 3,1–2)

Quiconque en est encore au lait ne peut suivre un raisonnement sur ce qui est juste, car c’est un bébé. Les adultes, par contre, prennent de la nourriture solide, eux qui, par la pratique, ont les sens exercés à discerner ce qui est bon et ce qui est mauvais. (He 5,13–14)

Et quelque soit notre progression, les commandements et les interdits de la Bible sont toujours une source de questionnements et de réflexions. Les réformateurs appelaient ça le sens pédagogique de la Loi.

Mais Paul ne s’arrête pas là et décide qu’un peu plus loin dans sa lettre, il va encore un peu enfoncer le clou :

« Tout est permis », mais tout ne convient pas. « Tout est permis », mais tout n’édifie pas. Que nul ne cherche son propre intérêt, mais celui d’autrui. (1Co 10,23–24)

Au cas où on ne l’aurait pas encore compris, tout est permis… Et il donne un guide supplémentaire, la considération de l’autre. Pour être plus précis, l’édification, qui lui faisait déjà affirmer qu’on peut avoir un comportement qui n’est pas un péché pour nous-même, mais qui, s’il pousse un frère ou une sœur en Christ à faiblir dans leur foi, est un péché qu’on commet contre Christ lui-même (1Co 8,10–12).

Paul nous enseigne donc que lorsque nous sommes prêts à en prendre la responsabilité, nous pouvons vivre en dehors du péché non plus en respectant des interdits ou des obligations, car tout est permis, mais en agissant selon une conviction fondée sur la foi (par amour de Dieu), dans la liberté (par amour pour nous-même) et de manière édifiante (par amour pour autrui).

Heureux celui qui ne se sent pas coupable dans ses choix ! (Rm 14,22)

Que Dieu vous garde.

Illustration : Masaccio. Head of Adam. Expulsion from the Garden of Eden. Brancacci Chapel

La Bible ne parle pas des couples homosexuels

L’homosexualité aujourd’hui et dans le passé

Les termes « homosexuel » et « homosexualité » sont inventés en 1868. Avant, on envisageait plutôt toute une série de pratiques sexuelles jugées déviantes, qu’on rangeait notamment sous la vaste catégorie de sodomie (catégorie dans laquelle, selon les lieux et les époques, sont rentrés aussi bien le cunnilingus que la zoophilie) sans forcément penser qu’elles étaient intrinsèques à la personne. Il était assez normal qu’un homme ayant des rapports sexuels avec des hommes soit par ailleurs marié avec des enfants.

Plusieurs sociétés sont foncièrement bisexuelles, comme la Grèce antique ou le monde celte. On y voit le sexe comme quelque chose que n’importe qui peut pratiquer avec n’importe qui d’autre. Les philosophes grecs, néanmoins, estiment que l’amour entre hommes élève spirituellement alors que l’amour d’un homme pour une femme est bassement matériel. D’ailleurs, les plus grands combattants et les plus brillants politiciens préfèrent les hommes aux femmes. CQFD.

Néanmoins, ce que vivent les personnes homosexuelles aujourd’hui est probablement une réalité absente de la plupart des sociétés avant nous, en particulier du Proche-Orient Ancien. Il y a bien eu des mariages homosexuels dans les premiers siècles de l’Église chrétienne (les αδελφοποεισις, litt. faire des frères) et au moins en France au Moyen-Âge (les affrèrements), mais dans le Proche-Orient Ancien, les relations homosexuelles étaient toujours hors du cadre d’une union maritale. Il y a eu des couples d’amants de même sexe qui vivent un amour durable, comme David et Jonathan dans la Bible (2Sam 1,26) et de nombreux héros de la mythologie grecque, mais rien qui approche un mariage homosexuel.

Qui plus est, à part ces exceptions que sont ces quelques couples aimants, les relations homosexuelles sont avant tout basées sur une hiérarchie sociale. Les rois perses couchent avec leurs eunuques, les grecs couchent plutôt avec de jeunes hommes pour les éduquer et ce sont les romains qui codifieront le plus ces relations : un citoyen peut pénetrer un jeune homme, un artiste ou un esclave, mais surtout pas un autre citoyen. Selon Sénèque, « s’il est normal pour un jeune homme d’être passif dans la relation, la passivité sexuelle chez un homme libre est un crime, chez un esclave, une obligation, chez l’affranchi, un service. » Et dans l’environnement d’Israël, la prostitution sacrée, d’hommes et de femmes, est monnaie courante.

Il faut donc réaliser que si un auteur de l’époque parle de relations homosexuelles, ce qu’il désigne n’a rien à voir avec deux hommes ou deux femmes qui s’aiment et vivent en couple. Cette réalité-là est absente dans le Proche-Orient Ancien.

Dans la Bible

Il y a toute une série de textes que certaines personnes citent pour condamner aujourd’hui les couples homosexuels. Certains de ces textes sont franchement tirés par les cheveux voire carrément utilisés pour dire quelque chose qui est rigoureusement absent du texte biblique. D’autres me semblent faire référence aux relations homosexuelles de l’époque et sont abusivement appliqués aux couples homosexuels, qui vivent une autre réalité.

Les textes qui parlent d’autre chose

Genèse 1

Dieu créa l’homme à son image,
à l’image de Dieu il le créa ;
mâle et femelle il les créa. (Gn 1,27)

Ce texte est régulièrement utilisé pour affirmer que l’opposition et la complémentarité entre homme et femme est cruciale dans le projet de Dieu pour l’humanité.

Cette affirmation oublie pourtant un élément crucial : en hébreu, c’est une figure de style appelée mérisme que de désigner un tout par deux de ses parties opposées, comme « le ciel et la terre » pour parler du monde. Ou, ici, « mâle et femelle » pour l’humanité.

Quand on dit que Dieu est le créateur du ciel et de la terre, personne n’implique qu’il n’existe pas de mers, ou qu’il n’existe pas des zones dans le monde qui sont un peu entre deux éléments, comme le sommet d’une montagne ou un marais, ou que la terre n’a pas d’existence propre sans son rapport au ciel. Pourtant, certains tirent de ce texte exactement ces conclusions-là à propos de l’homme et de la femme…

Genèse 2

Aussi l’homme laisse-t-il son père et sa mère pour s’attacher à sa femme, et ils deviennent une seule chair. (Gn 2,24

Les auteurs de la Bible ne connaissent qu’une seule forme d’union maritale, celle entre un homme et une femme. Le fait qu’ils n’envisagent dans ce texte que cette forme-là est donc assez logique. Qui plus est, si l’on devait comprendre ce verset comme un commandement rigide sur la manière de vivre nos amours, devrait-on en comprendre que seul l’homme doit quitter sa famille pour son mariage, pas la femme ?

Ce verset décrit une réalité très simple : le jeune, tout attaché qu’il est à ses parents, une fois amoureux, s’attache tout entier à la personne qu’il aime, dans une intimité qui va jusque dans la chair. C’est vrai aussi bien pour les relations hétérosexuelles qu’homosexuelles.

Genèse 19

Aujourd’hui, le terme sodomie est employé pour parler de la pénétration anale et on fait croire que c’est le péché qui a mené à la destruction de Sodome et Gomorrhe. Sauf qu’aucune mention n’y est faite de la sodomie !

D’ailleurs, parmi des commentateurs chrétiens des premiers siècles, comme Origène (3ème siècle) ou Ambroise de Milan (4ème siècle), le péché de ces deux villes est clair, c’est le manquement à l’hospitalité (qui est un crime grave dans le Proche-Orient Ancien). La Bible elle-même ne parle jamais de sodomie en parlant de Sodome :

  • « Voilà ce que fut la faute de ta sœur Sodome : orgueilleuse, repue, tranquillement insouciante, elle et ses filles ; mais la main du malheureux et du pauvre, elle ne la raffermissait pas. » (Ez 16,49)
  • « ils s’adonnent à l’adultère et ils vivent dans la fausseté, ils prêtent main forte aux malfaiteurs : si bien que personne ne peut revenir de sa méchanceté. Tous sont devenus pour moi pareils aux gens de Sodome, ses habitants ressemblent à ceux de Gomorrhe. » (Jr 23,14)
  • « Il n’a pas épargné la ville de Loth, dont il avait l’orgueil en abomination. » (Si 16,8)

En particulier, le texte de Genèse 19 mentionne une tentative de viol en réunion de la part des habitants de Sodome à l’encontre de voyageurs qui viennent d’arriver. Je ne vois aucun problème à condamner avec la plus grande sévérité le viol en réunion, mais il n’a strictement aucun lien avec le vécu d’un couple d’hommes ou de femmes qui vivent un amour mutuel.

Les textes qui parlent de relations homosexuelles

Quand on parle des mentions de l’homosexualité dans la Bible, plusieurs détails méritent d’être soulevés :

  • la Bible n’en parle que 5 fois, un verset doublé dans l’Ancien Testament et trois dans le Nouveau Testament
  • parmi ces 5 versets, tous sauf un s’adressent spécifiquement aux hommes
  • Jésus n’en parle pas une seule fois
  • Paul est le seul à en parler dans le Nouveau Testament (et ce que Paul connaît des relations homosexuelles, ce sont celles du monde gréco-romain et la prostitution sacrée)

Quand on voit combien certains thèmes sont martelés d’un bout à l’autre de la Bible, par les Prophètes et par Jésus, on est en droit de se demander pourquoi tant d’énergie est allouée dans nos Églises à un sujet si ténu dans les Écritures.

Lévitique 18/20

Tu ne coucheras pas avec un homme comme on couche avec une femme ; ce serait une abomination. (Lv 18,22)

Quand un homme couche avec un homme comme on couche avec une femme, ce qu’ils ont fait tous les deux est une abomination ; ils seront mis à mort, leur sang retombe sur eux. (Lv 20,13)

Ces deux versets se trouvent dans des codes de sainteté qui ont pour but de distinguer Israël des civilisations environnantes et notamment des habitants du pays de Canaan. Parmi les condamnations, on trouve des condamnations de l’idolâtrie, ce qui fait dire à certains exégètes que ces deux versets visent avant tout la prostitution sacrée, qu’on trouve dans les templs de Baal ou Astarté.

Mais l’usage de ces versets pose un autre problème plus grave : ces mêmes codes interdisent rigoureusement de coucher avec une femme qui a ses règles. C’est-à-dire qu’on cite là une règle alors qu’on enfreint une autre du même code, alors qu’aucune hiérarchie n’est établie dans le texte. Au contraire, la question de l’impureté du sang et des règles des femmes apparaît dans d’autres versets de l’Ancien Testament. Il y a donc une hypocrisie conséquente dans l’usage de ces versets.

Romains 1

C’est pourquoi Dieu les a livrés à des passions avilissantes : leurs femmes ont échangé les rapports naturels pour des rapports contre nature ; les hommes de même, abandonnant les rapports naturels avec la femme, se sont enflammés de désir les uns pour les autres, commettant l’infamie d’homme à homme et recevant en leur personne le juste salaire de leur égarement. (Rm 1,26–27)

On peut excuser Paul, vivant dans la société juive, de ne pas savoir que la nature regorge d’animaux ayant des rapports homosexuels. Les auteurs grecs en avaient fait l’observation mais peut-être l’ignorait-il.

On peut excuser Paul de ne pas savoir qu’on naît avec une certaine orientation sexuelle qui n’est ni un choix ni une pathologie mentale. Après tout, la science a élucidé ces questions seulement dans les 20 dernières années. On sait aujourd’hui que l’orientation sexuelle est avant tout le résultat de facteurs génétiques, épigénétiques et hormonaux intra utero. Paul ne pouvait pas le savoir.

Mais nous, nous savons tout ça et nous devons en tenir compte dans notre lecture de la Bible et notre façon d’accueillir nos frères et nos sœurs en Christ. On ne peut pas qualifier de contre nature ce qui fait partie de la nature même d’une personne. De la même manière qu’on ne peut pas demander à un être humain de cesser de respirer ou de boire, on ne peut pas demander à une personne homosexuelle ou bisexuelle de n’être attirée que par les personnes de l’autre sexe.

Au contraire, pour une personne homosexuelle, ce qui constituerait réellement une relation contre nature, ce serait une union avec une personne de sexe opposée qu’elle se serait imposée dans le but de satisfaire aux exigences étroites de ses coreligionnaires…

Mais les problèmes que posent l’usage de ce texte pour condamner ne s’arrêtent pas là.

En effet, les versets 18 à 32 ont questionné quantité d’exégètes pour leur franche différence de style avec le reste de l’épître aux Romains. Qui plus est, ils sont immédiatement suivis par une interpellation, avec un vocatif dans le grec : « Tu es donc inexcusable, toi, qui que tu sois, qui juges » (Rm 2:1).

En fait, les versets 18 à 32 sont vraisemblablement non pas l’avis de Paul mais sa citation d’une diatribe classique qu’emploient des juifs à l’encontre des païens. Lui qui est appelé à convertir les païens, il commence donc par citer et critiquer ces attaques pour les évacuer.

C’est donc spécialement ironique de se servir de ces attaques-là pour condamner quelqu’un…

1 Corinthiens 6

Ne savez-vous donc pas que les injustes n’hériteront pas du Royaume de Dieu ? Ne vous y trompez pas ! Ni les débauchés, ni les idolâtres, ni les adultères, ni les efféminés, ni les pédérastes, (1Co 6,9)

Certaines traductions de la Bible ont l’audace de traduire αρσενοκοιται (ici traduit en pédérastes) par homosexuels. Sachant que le terme existe depuis à peine plus d’un siècle, c’est un peu gonflé d’aller le caser dans la Bible. Clairement, celle-ci ne fait pas référence à une catégorie qui sera inventée 1800 ans plus tard…

La question se pose donc de savoir quelles réalités Paul dénonce ici. Il semble naturel que Paul dénonce les réalités qu’il connait, qui sont des relations de contrainte et d’asservissement social. Cette dénonciation-là, qui n’a aucun lien avec des couples vivant dans l’amour, est toujours autant d’actualité. Des relations sexuelles teintées de ce genre de contraintes, nous en avons au moins deux instances dans nos sociétés modernes : les relations sexuelles en prison et les hommes de pouvoir qui assouvissent leurs passions sur leurs subalternes, généralement des femmes.

1 Timothée

En effet, comprenons bien ceci : la loi n’est pas là pour le juste, mais pour les gens insoumis et rebelles, impies et pécheurs, sacrilèges et profanateurs, parricides et matricides, meurtriers, débauchés, pédérastes, marchands d’esclaves, menteurs, parjures, et pour tout ce qui s’oppose à la saine doctrine. (1Tm 1,9–10)

Ici, le décalage entre les réalités modernes des couples homosexuels et les condamnations de Paul est encore plus évident. Le terme αρσενοκοιται se trouve encadré par deux types de relations déséquilibrées, prostitués (πορνοι, ici traduit en débauchés) et marchands d’esclaves.

L’utilisation de ce verset pour condamner un couple s’aimant dans le respect mutuel n’a pas de sens.

Que Dieu vous garde.

Illustration : Gay Couple Kiss under Water

Je n'obéis qu'à un seul commandement

Mon rapport avec les commandements bibliques, avec les exigences que la Bible formule pour ma vie, a beaucoup changé avec le temps. Et je pense que j’avais besoin de passer par ces différentes étapes, ce qui doit me faire dire d’emblée une chose : il n’y a pas une manière unique, et sûrement pas une unique bonne manière, d’interpréter la Bible en matière d’éthique et de commandements.

La Bible elle-même le dit, au cas où quiconque aurait l’audace de vous affirmer qu’il n’y a qu’une manière de la suivre. On peut atteindre une compréhension qui nous permet de commettre un acte qui ne nous éloigne ni ne nous rapproche de Dieu, mais le même acte serait une occasion de chute pour quelqu’un d’autre. Pire, pour quelqu’un d’autre, nous voir commettre cet acte pourrait être une occasion de chute :

« Donc, peut-on manger des viandes sacrifiées aux idoles ? Nous savons qu’il n’y a aucune idole dans le monde et qu’il n’y a d’autre dieu que le Dieu unique. (…) Mais prenez garde que cette liberté même, qui est la vôtre, ne devienne une occasion de chute pour les faibles. Car si l’on te voit, toi qui as la connaissance, attablé dans un temple d’idole, ce spectacle édifiant ne poussera-t-il pas celui dont la conscience est faible à manger des viandes sacrifiées ? Et, grâce à ta connaissance, le faible périt, ce frère pour lequel Christ est mort. En péchant ainsi contre vos frères et en blessant leur conscience qui est faible, c’est contre Christ que vous péchez. Voilà pourquoi, si un aliment doit faire tomber mon frère, je renoncerai à tout jamais à manger de la viande plutôt que de faire tomber mon frère. » (1Co 8,4.9–13)

Quand je suis revenu à la Bible, un peu comme Luther, j’ai été sais par l’angoisse de tous les commandements que j’enfreignais en permanence. Le sermon sur la montagne m’a particulièrement frappé, quand j’ai réalisé combien je ne pardonnais pas, les rancunes que j’avais accumulées à travers les ans et tous les péchés que je commettais en pensée, en particulier sexuels.

J’ai ardemment souhaité que cela change ; à l’époque je n’aurais pas osé formuler ça comme des prières mais c’en étaient bel et bien et elles furent exaucées. Pendant longtemps, j’ai dit avoir changé sans trop pouvoir expliquer par quel processus, seulement comment je l’ai démarré : aussi bien pour le pardon que la luxure, j’ai souhaité changer et j’ai décidé que je n’allais pas m’encombrer de culpabilité. Je n’allais pas me flageller, même métaphoriquement, pour chaque péché que je commettais, mais me tourner vers l’avenir et espérer en commettre de moins en moins. Aujourd’hui, je reconnais qu’à ces deux reprises, j’ai été touché par l’Esprit Saint.

J’avais besoin de vouloir appliquer les commandements à la lettre, d’être angoissé par mes transgressions. Pour me forcer à poser un regard critique sur ma vie et mes comportements et pour me rendre nécessaire d’en appeler à Dieu pour changer.

Avec le temps, progressivement, mon étude des Écritures m’a fait réaliser que l’application à la lettre des commandements ne tenait pas forcément la route. Commandement par commandement, j’ai trouvé dans ma vie, dans celle des autres ou dans les récits bibliques des situations qui appelaient à des exceptions. Jésus l’explique dans un de ces récits :

Or Jésus, un jour de sabbat, passait à travers des champs de blé et ses disciples se mirent, chemin faisant, à arracher des épis. Les Pharisiens lui disaient : « Regarde ce qu’ils font le jour du sabbat ! Ce n’est pas permis. » Et il leur dit : « Vous n’avez donc jamais lu ce qu’a fait David lorsqu’il s’est trouvé dans le besoin et qu’il a eu faim, lui et ses compagnons, comment, au temps du grand prêtre Abiatar, il est entré dans la maison de Dieu, a mangé les pains de l’offrande que personne n’a le droit de manger, sauf les prêtres, et en a donné aussi à ceux qui étaient avec lui ? » Et il leur disait : « Le sabbat a été fait pour l’homme et non l’homme pour le sabbat, de sorte que le Fils de l’homme est maître même du sabbat. » (Mc 2,23–28)

J’ai ainsi passé les commandements au tamis et, au final, il n’en reste qu’un dont je ne vois aucune raison qui pourrait faire qu’on ne veuille pas l’appliquer. Le seul commandement qui ne souffre aucune exception, c’est le commandement d’amour.

Bon, techniquement, ce sont deux commandements :

« Maître, quel est le grand commandement dans la Loi ? » Jésus lui déclara : « Tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton cœur, de toute ton âme et de toute ta pensée. C’est là le grand, le premier commandement. Un second est aussi important : Tu aimeras ton prochain comme toi-même. De ces deux commandements dépendent toute la Loi et les Prophètes. » (Mt 22,36–40)

Les commandements bibliques gardent pour moi une force considérable. Jésus passe son temps à nous mettre face à des exigences éthiques draconiennes. Pour moi, le but est clair : nous pousser à toujours réfléchir, à ne jamais baisser notre garde face au péché. La voie la plus directe vers le péché, c’est la certitude de ce qui est bon et de ce qui est mauvais.

Avoir une série de règles rigides, c’est pour moi une tentation à repousser. C’est proprement inhumain, car aucune règle rigide ne peut s’adapter à la diversité des situations humaines et à la diversité des êtres humains. C’est tentant parce qu’on peut faire semblant d’avoir réglé la question du bien et du mal, on peut faire semblant d’appliquer les règles et de n’avoir aucun poids sur sa conscience. C’est évidemment toujours un mensonge et une illusion. Il n’y a selon moi pas pires hypocrites que ceux qui prèchent l’application de règles strictes et rigides. Et la Bible nous dit clairement ce que Jésus pense des hypocrites !

Accepter qu’il va toujours falloir composer avec l’autre, c’est accepter toute la Création dans sa complexité. C’est ça, aimer réellement. C’est une voie qui peut sembler horriblement difficile, mais Jésus l’a dit lui-même :

« Entrez par la porte étroite. Large est la porte et spacieux le chemin qui mène à la perdition, et nombreux ceux qui s’y engagent ; combien étroite est la porte et resserré le chemin qui mène à la vie, et peu nombreux ceux qui le trouvent. » (Mt 7,13–14)

Pourtant, au final, je trouve la voie de l’amour plus simple et plus paisible.

Il me semble que c’est quand les gens se mettent à juger leur prochain ou, pire, à juger ceux qu’ils ne connaissent même pas, que les réelles difficultés commencent. En fait, la porte étroite, c’est peut-être de s’étirper de ce bourbier de jugement et de ressentiment.

Pourquoi je parle de ressentiment ? Je soupçonne qu’il y a là une clef fondamentale pour comprendre l’animosité et la vindicte des légalistes à l’égard de ceux qui choisissent une autre voie que la leur. Appliquer des règles rigides, même quand on en enfreint tout le temps, nécessite de faire des sacrifices. Dans un cadre légaliste, accepter que quelqu’un d’autre ne fasse pas les mêmes sacrifices que soi ou des sacrifices qu’on juge moins coûteux, c’est essentiellement admettre que les sacrifices qu’on a fait étaient en vain. C’est une réalisation terrible et je peux imaginer qu’on puisse être tenté de vivre dans son déni. Et quelle meilleure manière d’alimenter ce déni que de partir en croisade contre les infractions à ces règles ?

Les illustrations de ce phénomène sont monnaie courante quand on en est conscients. Quantité de religieux et de politiques ouvertement opposés à l’homosexualité ont fait scandale en ayant une vie sexuelle active avec des personnes de leur sexe, par exemple.

La porte étroite que nous propose Jésus, c’est faire le deuil des règles toutes faites, faire le deuil des sacrifices qu’on a faits en vain, faire le deuil de notre ressentiment à l’égard de ceux qui n’ont pas eu à les faire. Mais une fois passée la porte étroite, on entre dans la maison du Seigneur ; elle est vaste, lumineuse, accueillante et rassurante. On y est déchargés du fardeau de juger l’autre et on est libres de l’aimer.

Que Dieu vous garde.

Être chrétien, ça ne veut rien dire

J’ai été élevé dans la foi catholique et je me suis longtemps affirmé comme étant un chrétien et un catholique. Puis j’ai trouvé dans la Bible des choses qui me semblaient contraires à certains dogmes de l’Église Catholique, alors que j’étais déjà mal à l’aise avec certains dogmes ou positions officielles du Vatican. Donc je suis allé voir ailleurs et j’ai découvert la foi protestante, dans laquelle j’étais enfin pleinement à l’aise. Je me suis rapidement affirmé comme étant protestant ; un peu plus tard, je me suis senti à l’aise de préciser que j’étais désormais luthérien. Quand des amis chrétiens m’ont fait découvrir les églises charmismatiques, j’y ai trouvé beaucoup de choses qui me déplaisent mais elles ont quand même changé ma vision des choses, et je me suis longtemps défini comme luthéro-charismatique. Et pendant tout ce temps, j’étais toujours chrétien.

Sauf que beaucoup de gens se définissent également chrétiens sans pour autant satisfaire à ce qui me semblait les critères les plus basiques et les plus essentiels de ce que signifie être chrétien. En bon théologien protestant, je suis donc allé interroger la Bible pour savoir ce qu’être chrétien est censé vouloir dire.

Et là, rien.

En fait, même si les traductions de la Bible contiennent parfois un nombre conséquent d’occurences du mot « chrétien », le texte grec, lui, ne le contient que 3 fois :

  • « Et c’est à Antioche que, pour la première fois, le nom de « chrétiens » fut donné aux disciples. » (Ac 11,26)
  • « Agrippa dit alors à Paul : « Il te faut peu, d’après ton raisonnement, pour faire de moi un chrétien ! » (Ac 26,28)
  • « mais si c’est comme chrétien [qu’il doit souffrir], qu’il n’en ait pas honte, qu’il glorifie plutôt Dieu de porter ce nom. » (1Pi 4,16)

C’est-à-dire que ce sont trois usages du mot « chrétien » qui proviennent non pas de la communauté mais de l’extérieur !

Aujourd’hui, si on me demande si je suis chrétien, je dis donc parfois que je ne sais pas. Vous pouvez m’appeler chrétien si c’est plus simple pour vous, mais je ne connais pas les critères pour savoir qui l’est et qui ne l’est pas…

Par contre, je me dis désormais disciple de Jésus, parce que là, par contre, il nous a donné un critère : « A ceci, tous vous reconnaîtront pour mes disciples : à l’amour que vous aurez les uns pour les autres. » (Jn 13,35). Vous me direz que c’est peut-être un peu léger comme définition et que quantités de gens agissent par amour sans pour autant être des disciples de Jésus. Pour ma part, je me range derrière C.S. Lewis. Dans Narnia, il exprime son idée que quiconque fait le bien sert Dieu, qu’il le sache ou non. Et je pense effectivement que quiconque agit par amour, qu’il dise ou pense que c’est au nom de Vishnou, de son propre intérêt, de Dieu ou d’un principe thermodynamique, est un disciple de Jésus, qu’il sert fidèlement.

Et si ces gens dénoncent Jésus, s’ils le rejettent, disent qu’il n’a pas existé ou n’est pas Dieu ? Ils n’ont pas la foi, n’est-ce pas ? Comment pourraient-ils être ses disciples, du coup ? Je trouve que Paul a une très belle formule qui me semble s’appliquer ici :

« Maintenant donc ces trois-là demeurent,
la foi, l’espérance et l’amour,
mais l’amour est le plus grand.
» (1Co 13:13)

Soyez donc des disciples de Jésus.

Que Dieu vous garde.

Craindre le Seigneur

Je démarre ce blog avec une épiphanie que j’ai eu en lisant le livre de Job, à propos de la crainte du Seigneur. On pourrait arguer que c’est étrange de démarrer un blog censé parler d’amour avec le fait de craindre le Seigneur, mais justement, c’est le sujet de mon épiphanie…

Pour simplifier, je suis un chrétien (il me faudra tout un post à part entière pour dire ce que je pense de cette étiquette). Je crois que Dieu m’aime, que je suis appelé à l’aimer, qu’il s’est sacrifié pour me laver de mes péchés. Je crois au salut par la grâce par le moyen de la foi (Eph 2,8), c’est-à-dire que je suis sauvé simplement en acceptant le salut qui m’est offert gratuitement. Grosso modo, si je crois que je suis sauvé par Jésus, alors je suis sauvé par Jésus. On peut difficilement faire plus simple.

À première vue, tout ça semble assez incompatible avec une notion qui est pourtant régulièrement présente dans la Bible : la crainte du Seigneur. Paul dit qu’ils connaissaient la crainte du Seigneur (2Co 5,11), les Actes nous racontent que « L’Église (…) marchait dans la crainte du Seigneur » (Ac 9,31) et le Siracide en fait des tartines dans des dizaines de versets. Selon lui, « La crainte du Seigneur est gloire et fierté, joie et couronne d’allégresse » (Si 1,11), elle « réjouit le cœur, donne joie, gaieté et longue vie » (12). Mieux, « Le commencement de la sagesse, c’est la crainte du Seigneur » (14).

D’une part, cette exubérance dans le discours du Siracide pourrait faire penser à un marketing trompeur et grossier, du genre des remèdes miracles qui faisaient fureur au XIXème siècle, d’autre part j’ai vraiment du mal à imaginer comment allier une crainte qui semble devoir être fondamentale et omniprésente avec un amour tel que la Bible me le commande : « Tu aimeras le SEIGNEUR ton Dieu de tout ton cœur, de tout ton être, de toute ta force. » (Dt 6,5).

En fait, ça faisait une dizaine d’années que ce concept me tiraillait et me dérangeait. Jusqu’à hier soir, où j’ai lu Job 28,28 : « La crainte du Seigneur, voilà la sagesse. S’écarter du mal, c’est l’intelligence ! » Le texte n’a pas changé d’un iota, mais moi, si. Entre temps, j’ai lu The Righteous Mind: Why Good People Are Divided by Politics and Religion, de Jonathan Haidt. Ce chercheur en psychologie morale s’appuie sur de la psychologie expérimentale pour comprendre comment fonctionne dans notre cerveau la moralité et pourquoi nous avons développé celle-ci dans l’espèce humaine. Il propose une série d’hypothèses qui expliquent par des phénomènes évolutifs l’intérêt d’avoir une moralité et le rôle qu’a joué la religion dans son développement:

  • L’humanité a subi une évolution au niveau du groupe, c’est-à-dire que ce ne sont pas que les individus qui sont en compétition, mais des groupes d’individus (familles, tribus, villes, etc…),
  • pour qu’un groupe ait du succès, il faut que ses membres travaillent à l’intérêt collectif,
  • si des membres travaillent à l’intérêt collectif, il faut des mécanismes pour empêcher des parasites de profiter de ces efforts sans participer (si ce sont ces membres-là qui disséminent le plus leurs gènes, le groupe perd sa dynamique),
  • la morale avec ses répercussions sociales constitue un tel mécanisme régulateur,
  • les êtres humains ont besoin de sentir un jugement potentiel sur eux pour suivre des règles morales (ils n’ont pas besoin d’être certains d’êtres jugés, mais à l’inverse, s’ils sont certains de ne pas être jugés, ils tendent à ne pas être moraux),
  • dans la plupart des civilisations, en particulier primitives, l’existence d’un surnaturel, omniscient ou presque, a permis de manière critique de fournir ce jugement potentiel qui maintenait les êtres humains dans leur cadre moral.

À la lumière de ces hypothèses scientifiques, la Bible s’avère tout simplement proposer depuis longtemps une vision réaliste de la morale et de l’être humain. Il est infiniment plus beau d’être un homme bon par amour du prochain et je crois que c’est possible. Je crois que c’est une partie de la Bonne Nouvelle que nous apporte le Nouveau Testament : nous avons en nous le potentiel d’aimer et cet amour, alimenté par l’amour de Dieu pour nous, est une force sans aucune pareille dans le monde. Mais ce n’est pas par là que l’homme débute quand il choisit la droiture.

Il commence par craindre le jugement, des hommes et/ou de Dieu. Et c’est seulement une fois engagé sur ce chemin qu’il peut progressivement changer sa motivation et se mettre à faire le bien par amour et non par crainte. En tout cas c’est exactement le chemin que j’ai suivi quand je suis revenu aux Écritures et que j’ai décidé de réévaluer ma morale.

Il est intéressant de noter que selon Haidt, désormais, les fondements de notre morale humaine sont pré-câblés dans notre cerveau par la génétique (mais pas câblés en dur, notre éducation vient ensuite modifier les limites de notre morale et ce qui la fait réagir).

Rien de nouveau sous le Soleil, pourrait rétorquer le bibliste : « Le commencement de la sagesse, c’est la crainte du Seigneur, pour les fidèles, elle a été créée avec eux dans le sein maternel. » (Si 1,14).

Que Dieu vous garde.