Je ne peux pas juger

La Bible nous invite clairement à avoir une éthique exigeante, dans les paroles de Jésus Lui-même :

« Entrez par la porte étroite. Large est la porte et spacieux le chemin qui mène à la perdition, et nombreux ceux qui s’y engagent ; combien étroite est la porte et resserré le chemin qui mène à la vie, et peu nombreux ceux qui le trouvent. » (…) « Il ne suffit pas de me dire : “Seigneur, Seigneur !” pour entrer dans le Royaume des cieux ; il faut faire la volonté de mon Père qui est aux cieux. (Mt 7,13–14;21)

Pour autant, Jésus ne nous appelle pas à reprendre les autres sur leurs erreurs ; au contraire, il nous met en garde contre le danger de vouloir s’intéresser aux défauts des autres avant les notres :

Qu’as-tu à regarder la paille qui est dans l’œil de ton frère ? Et la poutre qui est dans ton œil, tu ne la remarques pas ? Ou bien, comment vas-tu dire à ton frère : “Attends ! que j’ôte la paille de ton œil” ? Seulement voilà : la poutre est dans ton œil ! Homme au jugement perverti, ôte d’abord la poutre de ton œil, et alors tu verras clair pour ôter la paille de l’œil de ton frère. (Mt 7,3–5)

Ceci dit, dans cette parabole, Jésus n’exclue pas que je donne des conseils éthiques à mon prochain, seulement que je le fasse avant d’avoir fait un réel et profond travail éthique sur moi-même.

En fait, en introduction de ce discours, Jésus nous donne une clef importante :

« Ne vous posez pas en juge, afin de n’être pas jugés ; car c’est de la façon dont vous jugez qu’on vous jugera, et c’est la mesure dont vous vous servez qui servira de mesure pour vous. (Mt 7,1–2)

Cette parole de Jésus a un côté un peu paradoxal. Faut-il ne jamais se poser en juge, ou le peut-on du moment qu’on accepte le jugement en retour ? Je crois aujourd’hui que Jésus démarre par une interdiction car il sait combien la tentation est grande pour nous de nous trouver toutes les bonnes raisons du monde de juger les autres.

Qui plus est, Jésus sait combien nous risquons de sombrer dans l’hypocrisie quand nous nous posons en juge. Et je crois qu’il n’y a pas besoin de mauvaise foi pour être hypocrite. C’est même parfois une forme d’amour de l’autre qui nous y pousse, quand on veut éviter aux autres de commettre des erreurs dont nous avons nous-même souffert. Ainsi celui qui a été blessé dans sa vie amoureuse et sexuelle se met à essayer de convaincre autour de lui de la nécessité de la chasteté avant le mariage, par exemple. Partant de là, il ne faut pas beaucoup pour se mettre à juger ceux qui vivent leur sexualité de manière plus libre.

Mais même avec les meilleures intentions du monde, il reste malhonnête de juger avec sévérité les autres quand on arrive pas soi-même à être à la hauteur de ses propres jugements, et Jésus n’a aucune tendresse pour cette hypocrisie-là :

« Les scribes et les Pharisiens siègent dans la chaire de Moïse : faites donc et observez tout ce qu’ils peuvent vous dire, mais ne vous réglez pas sur leurs actes, car ils disent et ne font pas. Ils lient de pesants fardeaux et les mettent sur les épaules des hommes, alors qu’eux-mêmes se refusent à les remuer du doigt. Toutes leurs actions, ils les font pour se faire remarquer des hommes. Ils élargissent leurs phylactères et allongent leurs franges. (Mt 23,2–5)

En quelques mots, Jésus résume ici tous les dangers du jugement. Ses tentations et ses travers forment plusieurs cercles vicieux, imbriqués ensemble :

  • Moins on arrive soi-même à vivre ce qu’on exige des autres, plus il devient tentant d’étouffer sa culpabilité dans l’assurance qu’on sauve les autres à défaut de soi-même ; et plus on exige des autres, plus le fossé entre ce qu’on vit et ce qu’on exige se creuse,

  • plus on cache ses propres manquements, plus on peut être perçu comme irréprochable ; et plus on nous félicité pour notre perfection, plus il devient difficile d’admettre notre imperfection.

Il me semble que la solution est, comme souvent avec les conseils de Dieu, terriblement simple mais contraire à tout ce que le monde nous enseigne : il nous faut être exigeants avec nous-mêmes et témoigner avec candeur de nos difficultés à tenir nos propres exigences.

Paradoxalement, je suis persuadé que c’est en se concentrant ainsi sur nous-mêmes et en laissant apparaître nos manquements que nous aiderons le plus les autres à cheminer avec nous sur un chemin de sanctification. En nous concentrant sur nous-mêmes, nous menons par l’exemple et nous faisons l’expérience des difficultés de la voie que nous voulons promouvoir. C’est d’ailleurs la seule manière de découvrir qu’un enseignement ne fonctionne pas, de pouvoir réformer ses idées en les confrontant à la réalité. En étant honnêtes sur nos propres errements, nous permettons justement aux autres de vérifier que nous ne sommes pas aveuglés par nos idées, que nous restons conscients que nos propositions peuvent échouer.

Mieux encore, lorsqu’une personne décide de cheminer avec quelqu’un qui témoigne simplement de ses difficultés, cette personne sera plus à même de faire part de ses difficultés. Face à quelqu’un qui semble parfait, il est souvent humiliant d’avouer ses manquements.

Ce n’est pas un hasard si dans deux discours où il condamne la posture de jugement, Jésus parle de service à l’autre. Nous sommes appelés, dans notre volonté de sanctification, à ne pas prendre celle-ci comme prétexte pour dominer les autres. Et quel meilleur moyen que de se mettre à leur service :

« Ainsi, tout ce que vous voulez que les hommes fassent pour vous, faites-le vous-mêmes pour eux : c’est la Loi et les Prophètes. (Mt 7,12)

Pour vous, ne vous faites pas appeler “Maître”, car vous n’avez qu’un seul Maître et vous êtes tous frères. N’appelez personne sur la terre votre “Père”, car vous n’en avez qu’un seul, le Père céleste. Ne vous faites pas non plus appeler “Docteurs”, car vous n’avez qu’un seul Docteur, le Christ. Le plus grand parmi vous sera votre serviteur. Quiconque s’élèvera sera abaissé, et quiconque s’abaissera sera élevé. (Mt 23,8–12)

Pourtant, n’est-ce pas un peu facile de se refuser à porter un jugement sur les autres ? N’y a-t-il quand même pas des choses suffisamment fondamentales, suffisamment graves peut-être, qui nécessitent qu’on intervienne, qu’on ne laisse pas l’autre se fourvoyer ? Lorsque nous voyons quelqu’un pécher, n’avons-nous pas la responsabilité au moins de le rappeler à l’ordre ?

Là aussi, je crois qu’il ne s’agit pas de se l’interdire de manière absolue mais d’être conscient de la tentation qui nous guette de dominer l’autre, voire carrément d’abuser de cette soi-disant responsabilité pour agresser l’autre.

Quelles limites pourrions-nous nous poser pour nous protéger de cette tentation ? Là encore, les Écritures nous livrent une clef très simple :

« Si ton frère vient à pécher [contre toi], va le trouver et fais-lui tes reproches seul à seul. S’il t’écoute, tu auras gagné ton frère. (Mt 18,15)

Ce « contre toi » n’est pas présent dans les manuscrits les plus anciens du Nouveau Testament, mais la distinction qu’il opère me semble absolument cruciale : et si on s’interdisait de juger les autres quand ce qu’ils font ne nous touche pas directement ? Si la seule personne à qui je peux reprocher son éthique sexuelle était mon partenaire ? Si les seuls mensonges que je pouvais reprocher étaient ceux qui m’ont causé du tort ? Est-ce que cela ne mettrait pas immédiatement fin à la plupart des hypocrisies moralisatrices dans nos communautés ?

On pourrait se demander s’il ne faut pas aussi intervenir quand une personne en fait souffrir une autre. Mais est-il vraiment nécessaire, dans ce cas-là, de juger ? A-t-on vraiment besoin de reprocher ses actes à l’agresseur ou ne pourrait-on pas se contenter d’être présents pour la victime, de s’interposer pour empêcher l’agression et de rappeler à l’agresseur les souffrances qu’il cause, sans jugement ?

En fait, c’est ma conviction et mon expérience que cette posture-là, sans jugement, est même plus efficace. Dans quantité de situations, le jugement braquera les personnes concernées et pas seulement celui qui cause des souffrances. Même la victime peut se fermer à l’aide qu’on lui propose quand celle-ci s’accompagne d’un jugement. Pire, dans certains cas, le jugement causera des souffrances supplémentaires ; c’est le cas par exemple pour les enfants maltraités, qui ont besoin qu’on leur rappelle leurs droits et le fait que les abus qu’ils subissent sont des infractions à la loi mais qui pourront très mal vivre qu’on juge moralement leurs parents.

Pour finir, n’y a-t-il pas un enjeu qui nous dépasse quand il s’agit de la foi ? Ne doit-on pas garantir que la Bonne Nouvelle sera vécue et proclamée correctement dans nos communautés, au risque sinon qu’elle soit pervertie ? Bien sûr, certaines épîtres en parlent, mais Paul a néanmoins des consignes très sur la manière de se comporter sur ces questions entre fidèles :

Accueillez celui qui est faible dans la foi, sans critiquer ses opinions. (Rm 14,1)

Cessons donc de nous juger les uns les autres. Appliquez-vous bien plutôt à ne rien faire qui amène votre frère à trébucher ou à tomber dans l’erreur. (Rm 14,13)

De la même manière que Jésus nous invite à nous tourner vers nous-même quand il s’agit d’être exigeant et de faire preuve de sollicitude envers les autres, Paul nous invite à accueillir nos différences avec bienveillance, à ce que notre exigeance morale soit au service de l’autre avant tout. Il précise explicitement dans ce chapitre que ceux qui se fixent des règles strictes ne doivent pas juger ceux qui vivent leur foi dans une plus grande liberté et vice-versa.

Il conclue ainsi :

Ta conviction personnelle à ce sujet, garde-la pour toi devant Dieu. Heureux celui qui ne se sent pas coupable dans ses choix ! Mais celui qui a mauvaise conscience en consommant un aliment est condamné par Dieu, parce qu’il n’agit pas selon une conviction fondée sur la foi. Et tout acte qui n’est pas fondé sur la foi est péché. (Rm 14,22–23)

Alors vous aussi, cherchez ardemment le chemin étroit qui mène à la vie, soyez heureux des choix que vous faites en chemin ! Et s’il-vous-plaît, fichez donc la paix à ceux qui n’ont pas fait les mêmes choix que vous, mais n’hésitez pas à échanger sincèrement avec eux sur votre parcours. Dites-leur comment vous avez trébuché, pour que ce soit la confiance plutôt que la peur qui leur donne envie de faire un bout de chemin avec vous !

Que Dieu vous garde.

Illustration : Hardy — They shall show you the sentence of judgment

La chasteté avant le mariage : une bonne idée sauf quand on l'applique (avec des mensonges)

Particulièrement parmi les croyants, on éduque souvent les jeunes selon l’idée que l’abstinence est le seul choix acceptable en terme de sexualité, avant le mariage. Avant même de me poser la question de savoir si cette idée se tient bibliquement, j’aimerais déjà vérifier quelles sont les vérités et quels sont les mensonges dans les discours à propos de l’abstinence.

Selon ses promoteurs, l’abstinence est la seule méthode de contraception efficace à 100%. Dans les communautés qui enseignent l’abstinence, il est dit que la plupart de leurs membres vivent l’abstinence et que ceux qui n’y parviennent pas ou s’y refusent sont des exceptions. Et les promoteurs de l’abstinence assurent que si on permet aux jeunes d’en savoir plus sur le sexe et de la pratiquer selon leur conscience, ils se mettront en danger.

Manque de bol pour eux, nous avons des données à grande échelle qui prouvent que toutes ces affirmations sont fausses.

Pour résumer : en moyenne, les jeunes à qui on enseigne l’abstinence uniquement démarrent leur sexualité plus tôt, ont plus de grossesses non planifiés et plus d’infections sexuellement transmissibles (IST). Naturellement, si vous expliquez à des jeunes comment marche le sexe et que vous leur dites qu’ils ont le droit de le pratiquer, ils attendront plus longtemps et se protègeront mieux.

Mais les défauts de l’enseignement de l’abstinence ne s’arrêtent pas là : je ne compte plus les jeunes gens qui témoignent combien cet enseignement a souillé pour longtemps leur vision de la sexualité. Car à force de répéter que le sexe avant le mariage est mauvais, ce que les gens en retiennent, c’est l’idée que le sexe est mauvais tout court. Quantité de sœurs et de frères en Christ se sont retrouvés désemparés et traumatisés dans leur vie sexuelle maritale, honteux de désirer quelque chose qu’ils considéraient comme sale et/ou honteux de ne pas désirer quelque chose qui est censé être un devoir marital. Littéralement pris entre le marteau et l’enclume d’un enseignement qui ne les a jamais préparés à leur sexualité.

Dans ce genre d’enseignement, on n’a pas arrêté de leur marteler qu’il faut dire non mais on ne les a jamais réellement préparés à dire oui un jour… (ce qui, faut-il le préciser, alimente notre culture du viol dont le terreau est notre manque d’éducation sur ce qu’est un consentement éclairé)

Mais regardons tout ça de plus près.

L’abstinence comme contraception et comme protection contre les IST

Si on raisonne naïvement, effectivement, on peut se dire que si une personne n’a pas de relations sexuelles, elle ne risque ni de concevoir un enfant, ni d’attraper une IST. Mais quand on évalue l’efficacité d’une contraception ou d’une protection contre les IST, il ne faut pas l’évaluer en théorie, en présupposant qu’elle sera employée parfaitement, il faut aller chercher sur le terrain comment elle est employée et comment son efficacité résiste aux erreurs de ses utilisateurs.

Comment savoir quelle est l’efficacité en pratique de l’abstinence ? On a une idée quand on compare aux USA les états qui obligent les cours d’éducation sexuelle à être sur l’abstinence obligatoire et les autres. L’un d’entre eux est le Mississipi, qui a eu pendant les dix dernières années des résultats catastrophiques en matière de santé sexuelle :

Le Mississipi a systématiquement eu parmi les pires indicateurs de santé sexuelle du pays. Cet état a le deuxième plus haut taux de grossesses chez les adolescentes, le deuxième plus haut taux d’infections aux gonorrhée et chlamydia, et le septième plus haut taux d’infection au VIH. (The Failures Of Abstinence-Only Education Illustrated In 2 Charts)

Donc une fois qu’on compare réellement les méthodes de contraception, on découvre que l’abstinence est en fait probablement la pire de toutes, parce qu’elle est difficile à mettre en oeuvre, beaucoup plus difficile que les autres.

L’hypocrisie des milieux promoteurs de l’abstinence

Pourtant, malgré ce constat d’échec à grande échelle, certains milieux avancent que, parmi eux du moins, l’abstinence est réellement pratiquée (et donc efficace).

Mais cet argument-là aussi est en bute à la réalité, car partout où on dispose de données fiables, celles-ci montrent que l’abstinence n’est pas autant pratiquée par les chrétiens qu’ils le disent. Même parmi les chrétiens évangéliques, donc une part de la population où la doctrine de l’abstinence pré-maritale est la plus présente, des jeunes entre 18 et 29 ans non marriés ont eu des relations sexuelles. Selon la National Campaign to Prevent Teen and Unplanned Pregnancy en 2009, c’est 80% d’entre eux (contre 88% pour la population générale dans cette même étude). Selon une autre étude publiée en 2012 en collaboration entre la National Association of Evangelicals et Grey Matter Research, c’est 44% d’entre eux. Et ce n’est pas seulement un acte isolé dans leur vie, car selon cette même étude, c’est le cas dans les 3 derniers mois pour 25% d’entre eux.

Mais l’hypocrisie va plus loin, car dans l’étude “Sex and Unexpected Pregnancies: What Evangelical Millennials Think and Practice,”, parmi les chrétiens évangéliques non mariés mais ayant été sexuellement actifs durant les 3 derniers mois, 55%, donc plus de la majorité, pensaient que le sexe hors mariage n’est pas acceptable moralement, dont 29% quei le pensaient fortement.

C’est donc une moitié d’hypocrites et un tiers de gros hypocrites.

Peut-on promouvoir l’abstinence avant le mariage ?

Nous venons d’examiner des faits.

En pratique, donc, l’abstinence avant le mariage est rejetée par une portion conséquente des croyants dans les communautés même où elle est promue le plus activement, et a pour conséquence que les jeunes sont moins bien armés face à leurs propres désirs sexuels et face à la pression sociale.

Si on enseigne que l’abstinence avant le mariage est la seule option, les jeunes démarrent leur sexualité plus tôt, ont plus de grossesses non prévues et plus d’IST.

Maintenant, il faut faire plusieurs distinctions. D’abord, il faut distinguer une obligation de l’abstinence et un encouragement à l’abstinence avant le mariage. Ensuite, il faut distinguer l’enseignement de l’abstinence aux autres et la pratique personnelle de l’abstinence.

De plus, il est parfaitement autorisé d’enseigner comme obligatoire une pratique qui a été démontrée comme étant source de souffrances physiques et psychologiques (et c’est malheureuement une vieille tradition des milieux religieux et de ceux qui abusent de la religion comme outil d’oppression). En fait, les faits que nous venons d’examiner ont vraiment une seule conséquence ferme : affirmer que l’enseignement de l’abstinence avant le mariage a l’avantage de protéger les jeunes des dangers du sexe est au mieux de l’ignorance, au pire un mensonge éhonté. Dire qu’elle est la contraception qui est efficace à 100% est totalement irréaliste (mais encore une fois, c’est une vieille tradition des religions d’embrasser l’irréalisme à bras-le-corps).

Je reviendrai dessus dans un prochain article, mais je pense que la pratique personnelle de l’abstinence peut avoir des effets positifs incroyables. Et si la pratique personnelle peut être bénéfique, il est naturel de penser qu’une certaine forme d’enseignement ou d’encouragement aux autres peut également faire sens.

Quant à l’interdiction du sexe avant le mariage, au vu des désastres qu’elle cause parmi les jeunes, je ne peux pas faire autre chose que la condamner. Mais je dois admettre une chose : la seule chose que je peux condamner, c’est la pratique actuelle de cette interdiction, une pratique malhonnête puisqu’elle se fait en mentant de manière éhontée aux familles et aux jeunes qui, il n’y a pas d’autre mot, la subissent.

Mais si des personnes venaient à enseigner que leur interprétation de la Bible interdit le sexe avant le mariage sans jamais mentir sur les effets de cette éthique ? S’ils ne mentaient pas sur ses avantages et sur les effets d’une transgression ? Je ne peux pas prédire quels seraient les effets d’un tel enseignement, mais je suis certain d’une chose : il ne pourrait pas faire tout le mal que l’interdiction mensongère du sexe prémarital fait aujourd’hui.

Moi qui suis touché dans la Bible par la notion que je dois servir un « esprit de Vérité », je ne suis pas surpris un seul instant qu’un enseignement perverti par le mensonge et l’hypocrisie ait des effets dévastateurs.

Voilà donc tout ce que je peux dire à ceux qui parlent d’abstinence avant le mariage : renseignez-vous avec esprit critique sur le sujet et ayez l’honnêteté intellectuelle de ne pas brandir des arguments effrayants mais mensongers ! Soyez intègres et sincères sur votre propre pratique et vos propres difficultés à vivre cette éthique !

Que Dieu vous garde.

Illustration : https://commons.wikimedia.org/wiki/File:Saint_Anne_Abstinence_Costumes.jpg

Jésus et la famille

Selon quantité de croyants, le plus important, c’est la famille. Le plus beau, pour un chrétien, c’est de sa marier et d’avoir des enfants.

Mais est-ce que ces idées nous sont enseignées par Jésus ?

Avant même d’entrer dans ce que dit Jésus sur le sujet, commençons par ce qu’en dit Paul :

Venons-en à ce que vous m’avez écrit. Il est bon pour l’homme de s’abstenir de la femme. Toutefois, pour éviter tout dérèglement, que chaque homme ait sa femme, et chaque femme son mari. (…) En parlant ainsi, je vous fais une concession, je ne vous donne pas d’ordre. Je voudrais bien que tous les hommes soient comme moi ; mais chacun reçoit de Dieu un don particulier, l’un celui-ci, l’autre celui-là. Je dis donc aux célibataires et aux veuves qu’il est bon de rester ainsi, comme moi. Mais s’ils ne peuvent vivre dans la continence, qu’ils se marient ; car il vaut mieux se marier que brûler. (1Co 7,1–2.6–9)

On est loin d’une ode glorieuse au mariage, qui semble ici un plutôt être un pis-aller, une solution de repli nécessaire à cause de la faiblesse des hommes et des femmes. Pour Paul, clairement, la situation la plus belle, c’est de rester célibataire et chaste.

Mais bon, si vous n’êtes pas foutus de répondre à cet appel-là, mariez-vous, au moins…

Au passage, rappelons que Jésus exprime aussi des réserves sur le mariage, clairement celui-ci n’est pas fait pour tout le monde :

« Je vous le dis : Si quelqu’un répudie sa femme – sauf en cas d’union illégale – et en épouse une autre, il est adultère. » Les disciples lui dirent : « Si telle est la condition de l’homme envers sa femme, il n’y a pas intérêt à se marier. » Il leur répondit : « Tous ne comprennent pas ce langage, mais seulement ceux à qui c’est donné. En effet, il y a des eunuques qui sont nés ainsi du sein maternel ; il y a des eunuques qui ont été rendus tels par les hommes ; et il y en a qui se sont eux-mêmes rendus eunuques à cause du Royaume des cieux. Comprenne qui peut comprendre ! » (Mt 19,9–12)

Littéralement, ce n’est pas donné à tout le monde de se marier…

Mais une fois mariés, une fois que nous fondons une famille, celle-ci ne devrait-elle pas être absolument cruciale pour nous ? Après tout, Paul nous commande de nous en occuper :

Si quelqu’un ne prend pas soin des siens, surtout de ceux qui vivent dans sa maison, il a renié la foi, il est pire qu’un incroyant. (1Tm 5,8)

Et Jésus ?

Pas si simple. Pour commencer, il ne nous enseigne pas du tout que la famille soit prioritaire. Au contraire, elle doit explicitement passer au second plan devant notre engagement à Le suivre :

Si quelqu’un vient à moi sans me préférer à son père, sa mère, sa femme, ses enfants, ses frères, ses sœurs, et même à sa propre vie, il ne peut être mon disciple. (Lc 14,26)

En fait, Jésus affirme même que quiconque trouve le courage d’abandonner sa famille pour son service à Dieu en sera récompensé :

Il leur répondit : « En vérité, je vous le déclare, personne n’aura laissé maison, femme, frères, parents ou enfants, à cause du Royaume de Dieu, qui ne reçoive beaucoup plus en ce temps-ci et, dans le monde à venir, la vie éternelle. » (Lc 18,29–30)

Jésus va même jusqu’à nous prévenir que notre foi risque de ne pas être accueillie favorablement dans notre famille :

Le frère livrera son frère à la mort, et le père son enfant ; les enfants se dresseront contre leurs parents et les feront condamner à mort. (Mt 10,21)

Mais pourtant, si nous témoignons de Jésus avec amour, nous devrions sûrement gagner nos proches à cet amour qui surabonde, non ?

Oui, je suis venu séparer l’homme de son père, la fille de sa mère, la belle-fille de sa belle-mère : on aura pour ennemis les gens de sa maison. (Mt 10,35–36)

Pourtant, ses disciples eux-mêmes semblaient penser que sa famille biologique avait forcément un statut à part et Jésus a eu besoin de les recadrer. Il est très clair sur ce qui constitue sa famille, et ce ne sont pas des liens du sang :

A celui qui venait de lui parler, Jésus répondit : « Qui est ma mère et qui sont mes frères ? » Montrant de la main ses disciples, il dit : « Voici ma mère et mes frères ; quiconque fait la volonté de mon Père qui est aux cieux, c’est lui mon frère, ma sœur, ma mère. » (Mt 12,48–50)

Peut-être devrions-nous méditer ces paroles de Jésus quand nous discutons de la famille. Bien sûr, fonder une famille est une bénédiction, une chance merveilleuse. Et en fondant une famille, nous accomplissons le commandement divin :

« Quant à vous, soyez féconds et prolifiques, pullulez sur la terre, et multipliez-vous sur elle. » (Gn 9,7)

Mais nous ne devrions pas éléver le mariage et la famille en une idole, en faire un idéal supérieur pour tous nos frères et nos sœurs en Christ. Se marier est un engagement fort, auquel tout le monde n’est pas prêt. Fonder une famille est une responsabilité colossale. Arrêtons de nous laisser influencer à penser qu’il manque quelque chose à quelqu’un qui est célibataire.

Que les célibataires profitent de leur célibat, que ceux qui s’aiment profitent de leur vie de couple. Que ceux qui ont des enfants profitent de cette bénédiction et qu’on laisse tranquilles que ceux qui n’en veulent pas. Il y a quantités d’autres choses à faire au service de Dieu que d’éléver ses enfants.

Que Dieu vous garde.

Illustration : Suffer the Children

L'avortement n'est pas un meurtre, pas selon la Bible

Les mouvements et les militants anti-choix, c’est-à-dire qui refusent que les femmes puissent faire le choix d’une interruption volontaire de grossesse pendant les premières semaines de la grossesse (en France, les 12 premières, par exemple), affirment généralement qu’ils ont cette position pour des raisons religieuses.

En accordant le statut de personne au fœtus, ils estiment que mettre fin à une grossesse est un meurtre. Ils n’inventent rien, c’est soi-disant dans la Bible.

Voyons voir ça.

La question du meurtre

Tout d’abord, il s’avère qu’il y a, dans les codes de loi qui traitent du meurtre, un passage qui traite de l’interruption d’une grossesse. Dans ce chapître, plusieurs fois, on traite différement la mort et les blessures d’une personne :

  • si quelqu’un frappe et tue un homme, il est condamné à mort (Ex 21,12)
  • si quelqu’un frappe et blesse seulement, il est condamné à une indemnité (Ex 21,18–19)
  • si un maître tue un serviteur, il est condamné à mort (Ex 21,20)
  • si un maître frappe et blesse seulement, son serviteur obtient la liberté comme indemnité (Ex 21,26–27)
  • si un bœuf tue une personne, le propriétaire ne risque rien (Ex 21,28)
  • sauf que si un bœuf qui avait déjà tué ou blessé tue une personne, le propriétaire sera condamné à mort (Ex 21,29)
  • si un bœuf tue un autre bœuf, il y a un partage des bêtes (Ex 21,35–36)

Clairement, le critère est « mort intentionnelle ou négligente d’une personne = condamnation à mort ».

Or un passage traite du cas où des hommes qui se battent entre eux interrompent accidentellement une grossesse. Le passage envisage deux cas :

  • si la femme enceinte ne subit pas de dommages graves, il y a indemnisation
  • si la femme meurt ou est blessée, on inflige la même chose qu’elle a subi

« Si, au cours d’une dispute entre hommes, une femme enceinte est heurtée et que cela provoque un accouchement prématuré, mais sans conséquence grave pour la femme, le coupable devra payer, après arbitrage, l’indemnité réclamée par le mari. Mais s’il en résulte une conséquence grave pour la femme, le coupable sera puni : vie pour vie, œil pour œil, dent pour dent, main pour main, pied pour pied, brûlure pour brûlure, blessure pour blessure, coup pour coup. (Ex 21,22–25)

Notez que le texte hébreu n’est pas aussi explicite que le texte français. Le texte dit littéralement « si son enfant sort et qu’il n’arrive pas de malheur ». Mais le texte hébreu doit évidemment être lu dans son contexte. Mettez-vous donc à la place des auteurs de ce code de loi et demandez-vous quelles sont les chances qu’un fœtus survive à un accouchement prématuré déclenché par une violence sur la femme enceinte, à leur époque ? J’imagine que pour eux, c’est une évidence que la situation qu’il décrivent ici aboutit à la mort du fœtus.

Clairement, dans cette loi mosaïque, le devenir du fœtus n’entre pas un instant en ligne de compte. Dans le cadre de ce code, si l’auteur avait estimé que le fœtus est une personne, le fait qu’il survive ou meurt aurait forcément été un critère. Ici, seul le devenir de la femme enceinte compte.

Ce texte biblique ne reconnaît donc pas un statut de personne au fœtus, implicitement, et ne qualifie pas de meurtre un geste qui interrompt la vie d’un fœtus, explicitement.

Le plan de Dieu pour nous

Mais les anti-choix ont un autre atout dans leur manche. Selon eux, Dieu nous a dit qu’il a un plan pour chaque personne, avant même leur conception. Le Seigneur lui-même l’a révélé à Jérémie :

La parole du SEIGNEUR s’adressa à moi : « Avant de te façonner dans le sein de ta mère, je te connaissais ; avant que tu ne sortes de son ventre, je t’ai consacré ; je fais de toi un prophète pour les nations. » Je dis : « Ah ! Seigneur DIEU, je ne saurais parler, je suis trop jeune. » (Jr 1,4–6)

Le psalmiste le chante à propos de lui-même :

C’est toi qui as créé mes reins ; tu m’abritais dans le sein maternel. (…) Je n’étais qu’une ébauche et tes yeux m’ont vu. Dans ton livre ils étaient tous décrits, ces jours qui furent formés quand aucun d’eux n’existait. Dieu ! que tes projets sont difficiles pour moi, que leur somme est élevée ! (Ps 139,13.16–17)

Et Paul en parle pour des communautés toutes entières :

Il nous a choisis en lui avant la fondation du monde pour que nous soyons saints et irréprochables sous son regard, dans l’amour. Il nous a prédestinés à être pour lui des fils adoptifs par Jésus Christ ; ainsi l’a voulu sa bienveillance (Eph 1,4–5)

Examinons un instant ces textes et la logique de l’argument anti-choix. De qui parlent les Écritures quand elles disent que Dieu avait des plans pour ces personnes ? Dans les trois cas, de personnes qui sont effectivement nées et ont vécu. Ces personnes-là, Dieu, omniscient, savait évidemment que leurs fœtus allaient être menés à terme, qu’elles allaient être né.e.s et vivre.

Est-ce que le texte donne ne serait-ce qu’un indice que ce que Jérémie, le psalmiste et Paul disent s’applique à qui que ce soit d’autre qu’à Jérémie, au psalmiste ou à la communauté des disciples de Christ ? Non. Ces passages nous parlent de la providence divine pour tous les êtres humains qui vivent (ce qui est déjà pas mal !). En aucune manière, ces passages ne disent que Dieu exige que chaque fœtus soit mené à terme.

L’ironie abjecte de cette situation

Ce qui est proprement horrible dans la dynamique entre les croyants qui s’opposent à l’avortement et les personnes qui voudraient en bénéficier, c’est que c’est l’ambiance néfaste et délétère créée par ces mêmes croyants qui crée une large partie de la demande en avortements.

Je m’explique.

Dans un monde idéal où tous les chrétiens sont des disciples de Christ, que se passerait-il quand une très jeune femme, en contradiction avec la morale de sa communauté, a eu des relations sexuelles hors mariage et tombe enceinte ? Ne poussons pas l’utopie trop loin et imaginons qu’elle est lamentablement abandonnée par son partenaire sexuel (vous noterez qu’on entend jamais des croyants se battre pour que les hommes assument les responsabilités de leur sexualité, étrangement)…

De la part de ses frères et sœurs en Christ, elle trouverait une oreille attentive à sa situation et recevrait le pardon si elle fait preuve de repentance, pour commencer. Elle serait accueillie à bras ouverts et serait inondée de cet amour qui doit distinguer dans le monde les disciples de Christ. Elle serait rassurée par les mères sur sa grossesse. Elle serait louée et félicitée pour l’opportunité qu’elle a de mettre une vie au monde, qu’elle souhaite élever l’enfant ou non. Une fois l’enfant né, elle pourrait le faire adopter ou le garder et la communauté serait là pour offrir à la jeune femme un soutien réel pour limiter les difficultés inhérentes à une mère si jeune, par exemple pour lui permettre de ne pas devoir arrêter sa scolarité, pour lui permettre de trouver un travail, etc…

Maintenant, revenons à notre monde et observons ce qui se passait dans la quasi-totalité des communautés chrétiennes il y a encore une ou deux générations et se passe encore dans quantité d’entre elles aujourd’hui, quand une jeune femme célibataire tombe enceinte. Tout d’abord, elle se sent mal à l’aise dans la communauté, pointée du doigt et enfermée dans la honte de sa situation. Qu’elle fasse preuve de repentance n’y changera rien, évidemment, car le mal est fait et de plus en plus manifeste avec les mois.

Est-ce qu’elle peut espérer qu’on récompensera son comportement vertueux si elle garde l’enfant ? Pas vraiment. Ce qu’elle recevra en retour, ce sera surtout que la situation sera désormais définitive. Elle est une mère célibataire. Quand elle sera dans la communauté avec son enfant, seule, les regards de travers continueront. On ne la louera pas d’avoir fait le bon choix de garder l’enfant, on lui rappellera son immoralité sexuelle. On ne l’aidera pas à subvenir aux besoins de l’enfant.

Elle constatera, amère, que les croyants sont prêts à se battre pour qu’elle mette l’enfant au monde, mais pas pour que sa mère et lui puisse vivre en bonne santé… (et si la société civile les fait bénéficier d’aides sociales, peut-être sera-t-elle considérée comme une parasite)

Dans une telle ambiance, à votre avis, à quel choix les croyants encouragent-ils ces femmes enceintes ?

L’hypocrisie

Il me semble indispensable de mentionner, pour finir, que non seulement la rhétorique biblique des anti-choix ne tient pas la route, mais qu’elle est pour un certain nombre d’entre eux parfaitement hypocrite. On peut trouver des listes de témoignages de praticiens ayant pratiqué des avortements, parfois plusieurs, pour des militants anti-choix. S’ils sont toujours prêts à nier ce choix aux autres, ils apprécient parfois bien d’en bénéficier.

Alors que lorsqu’une personne anti-choix va demander à un praticien un avortement, les praticiens lui apportent écoute et soins médicaux, dans le respect de leur éthique médicale, qu’en particulier ils respectent le secret médical, celui-ci permet à ces personnes, parfois le lendemain même, d’imposer à d’autres leurs jugements et leurs condamnations tout en évitant de devoir elles-mêmes les subir.

La mise en garde de Jésus s’est rarement mieux appliquée qu’à ces hypocrites-là :

Ne vous posez pas en juge, afin de n’être pas jugés ; car c’est de la façon dont vous jugez qu’on vous jugera, et c’est la mesure dont vous vous servez qui servira de mesure pour vous. Qu’as-tu à regarder la paille qui est dans l’œil de ton frère ? Et la poutre qui est dans ton œil, tu ne la remarques pas ? Ou bien, comment vas-tu dire à ton frère : “Attends ! que j’ôte la paille de ton œil” ? Seulement voilà : la poutre est dans ton œil ! (Mt 7,1–4)

Que Dieu vous garde.

Illustration : Ultrasound image of the foetus at 12 weeks

Les objets ne sont pas neutres

Certains aiment à dire qu’une épée ou un pistolet ne sont pas en soi bons ou mauvais. Ces objets seraient neutres et ce serait uniquement l’utilisation qu’on en fait qui est bonne ou mauvaise.

Pourtant, les samouraïs, quand ils participaient à des opérations de police, emportaient une arme supplémentaire, la chaîne à poids. Pourquoi, alors que leur maîtrise du sabre était inégalée ? Parce que le sabre, comme le pistolet, est adapté à infliger des blessures, généralement graves ou mortelles, alors que la chaïne permet de saisir, désarmer, sonner et blesser légèrement.

Il est aisé de voir ce genre de différences pour des armes, quand on compare la chaîne et la matraque au sabre et au pistolet. Mais la plupart de nos objets technologiques aussi ont une influence sur notre comportement et notre manière de les utiliser. Les anglais ont cet adage: « Quand le seul outil qu’on a est un marteau, tout ressemble à un clou. »

Un outil comme Facebook ou Google+, par exemple, où on peut afficher publiquement son soutien à une idée mais pas son opposition, incitera les gens à poster des messages démagogues plutôt qu’à initier des débats de fond. Twitter, avec sa limite de 140 caractères, décourage la présentation d’idées complexes ou l’utilisation d’un langage châtié, aussi beau soit-il.

Les auteurs de la plateforme StackOverflow, au contraire, se sont demandé comment créer un outil qui incite une communauté à se comporter de manière constructive et civilisée. Alors que le but de leur plateforme était de partager des informations techniques sur la programmation, ils ont donc inclus dans sa conception des points de réputation. Quand on vote pour vos questions ou vos réponses, vous gagnez des points, mais quand on vote contre, vous en perdez. Et le système comporte une foison de petits détails qui ont contribué à orienter ce système dans une direction positive. Par exemple, on ne peut voter contre une publication qu’après avoir accumulé un certain nombre de points de réputation, et voter contre coûte des points de réputation. Résultat, après quelques années: StackOverflow se décline désormais pour une pléthore de sujets autres que la programmation et ses communautés sont florissantes.

Bien sûr, les armes et les communautés Web ne sont que deux exemples parmi tant d’autres :

  • Nos systèmes de votes peuvent inciter à la division (vote à deux tours) ou au rassemblement (vote transférable ou pondéré),
  • l’architecture peut favoriser ou limiter les relations de voisinage
  • les outils qui nous servent à distribuer la culture peuvent permettre les échanges (livres, CD) ou les empêcher complèment (Kindle, iTunes).

Il est grand temps que nous réalisions que la technologie est porteuse de valeurs et que nous commencions à choisir quelles valeurs nous voulons promouvoir. Parce que si nous ne choisissons pas, d’autres le feront pour nous. Et vu comme c’est parti, leurs valeurs seront le profit, le profit et le profit.

Que Dieu vous garde.

Illustration : Rooftop battle

Mon éthique sexuelle

J’ai parlé précédemment des commandements divins et de ma conception du péché, mais de façon très théorique. Voici un exemple de comment ces idées se déploient dans un cas concret, le sexe. En fait, cette éthique s’applique également à mes relations sentimentales en général, dont le sexe n’est qu’une expression. Mais c’est en réfléchissant au sexe que je l’ai mise au point ; qui plus est, je continue d’en parler comme d’une éthique sexuelle car, dans notre culture, le sexe me semble poser plus de questions et de dangers que les relations amoureuses.

Il est nécessaire de préciser quelques petites choses avant d’entrer dans le vif du sujet. Tout d’abord, je tâche de prendre à cœur cette parole de Jésus : « Ne vous posez pas en juge, afin de n’être pas jugés » (Mt 7,1). Il m’arrive bien entendu de proposer des règles pour les autres, de réfléchir au fait de vivre ensemble et à ce qui est inacceptable moralement à l’échelle de la société ou du monde. Mais je ne m’autorise pas à proposer comment les autres devraient vivre. Je me sens légitime de dire que le viol est un péché et un crime abject ou que négliger un enfant est une violation de ses droits qui nécessite d’intervenir, mais je pense que je ne suis pas en droit de dire comment d’autres que moi devraient user de leurs finances ou comment ils devraient vivre leurs amours.

En fait, cela va même plus loin que de ne pas m’en sentir légitime : moi-même, je suis passé par des phases où j’ai appliqué d’autres éthiques sexuelles que celle en laquelle je crois aujourd’hui et ce pour mon plus grand bien. En fait, je ne crois pas qu’il existe une morale unique applicable à tous, pas au niveau des règles concrètes à appliquer tous les jours. Il existe des règles éthiques fondamentales que je crois bonnes pour l’humanité toute entière, celles dont Jésus nous dit qu’elles constituent les deux premiers commandements. Mais leur déclinaison pratique dépend de chacun et variera en fonction des lieux, des époques et pourra évoluer dans la vie d’une personne.

Ce qui suit est donc mon éthique sexuelle personnelle du moment. Je ne sais pas si elle restera mon éthique sexuelle pour le reste de ma vie. Et s’il me semble qu’elle serait profitable à toute personne ayant une sexualité un tant soit peu libérée, je pense que ce serait de la folie de vouloir l’imposer à qui que ce soit d’autre que moi ou mes partenaires sexuels (et même à eux, elle ne s’impose que dans le cadre de nos rapports).

Puisque le péché, c’est être en relation non pas avec qui une personne est réellement mais ce qu’on voudrait qu’elle soit et que l’inverse du péché est l’amour, mon éthique sexuelle est, en fait, assez simple : il faut que toutes les relations soient basées sur la bienveillance et la vérité. C’est-à-dire qu’il faut vouloir du bien et être honnête. Et par toutes les relations, j’entends chacun.e avec soi-même et les un.e.s envers les autres. Dieu entre aussi dans l’équation, évidemment, et il me semble que c’est en acceptant toute la valeur qu’Il donne aux humains, en acceptant que cette éthique sexuelle s’impose à moi et ait le pouvoir de m’interdire des actes, que je suis effectivement en relation avec Lui et non avec une idole.

Si A et B veulent avoir une relation sexuelle, je pense donc qu’elle sera dans l’amour, c’est-à-dire hors du péché, si les critères suivants sont réunis :

  • A se veut du bien
  • A est honnête avec soi-même
  • A veut du bien à B
  • A est honnête avec B
  • B se veut du bien
  • B est honnête avec soi-même
  • B veut du bien à A
  • B est honnête avec A

Chacune des relations, à soi et à l’autre, doit obéir à ce double critère de bienveillance et de vérité.

Ces critères, bien sûr, peuvent être remplis dans de nombreuses situations, pas seulement le sexe marital. S’il satisfait à ces critères, je n’ai pas le moindre problème avec le sexe avant le mariage (j’ai même un problème avec l’interdiction du sexe avant le mariage, mais c’est une autre histoire).

Le genre de A et B ne change évidemment rien non plus à l’affaire (et pas seulement parce que la Bible ne parle pas des couples homosexuels).

Mais il y a quelques situations où je ne pense pas que ces critères puissent être raisonnablement remplis. Je ne suis pas télépathe, donc je ne saurai jamais avec certitude ce que pense la personne avec qui je couche, mais je dois avoir une assurance raisonnable sur le fait qu’elle remplisse sa part des critères. Cela interdit absolument toute aventure avec une personne rencontrée juste avant.

Je pense donc qu’une aventure d’un soir est toujours un péché car elle nécessite toujours de prendre des risques considérables que l’autre ne soit pas au clair avec ses propres raisons ou soit dans une dynamique malsaine. Ces risques me semblent inacceptables moralement.

Par contre, je pense que ces critères peuvent être remplis lors d’un « plan cul », quand les partenaires ont préalablement tissé une amitié où une véritable intimité s’est développée, pour justement qu’on puisse avoir cette assurance raisonnable que la relation sexuelle va avoir lieu pour de bonnes raisons.

Il me semble également que ces critères peuvent être remplis dans des relations sexuelles à plus de deux partenaires. Par contre, plus le nombre de partenaires augmente, plus le nombre de critères explose. À trois partenaires, il y a 18 critères, à quatre partenaires, c’est 32 critères qui doivent être remplis. Et chaque partenaire doit individuellement avoir une assurance raisonnable que l’intégralité des critères sont remplis. Théoriquement, c’est possible. En pratique, cela me semble intrinsèquement risqué. En même temps, je reconnais que toute ma réflexion sur la sexualité est peut-être teintée des préjugés irrationnels à propos du polyamour qu’entretient notre culture. J’insiste donc sur un point: j’ai seulement l’impression que le polyamour pose des difficultés pour moi-même. Peut-être mon éthique où la bienveillance est tellement importante a comme inconvénient d’être infantilisante entre partenaires (car un partenaire va refuser la relation s’il soupçonne l’autre de ne pas être dans de bonnes dispositions quelles que soient ses affirmations) et peut-être les polyamoureux ont-ils une éthique où la responsabilité individuelle est plus centrale. Ou peut-être nombre d’entre eux pourraient parfaitement adhérer à mon éthique mais simplement leur sexualité hors normes les encourage à beaucoup plus expliciter les choses et à communiquer et peut-être est-ce ainsi plus simple que pour les gens dans la norme d’effectivement satisfaire à ce grand nombre de critères… Une seule chose est certaine pour moi aujourd’hui: le polyamour n’est pas en soi un péché (et la Bible témoigne d’une diversité de situations d’unions, le couple fidèle et exclusif n’y est pas la seule manière d’aimer et de concevoir des enfants).

Ce qui me semble crucial, c’est de se forcer à toujours se poser la question de ces critères et de ne jamais se dire qu’une situation exclue le péché. Quantité de couples chrétiens mariés vivent une sexualité rongée par le péché, parce qu’il y a de la violence, un manque de communication ou de la négligence. Combien de personnes vivent une sexualité parfaitement dans la norme de notre société mais sont dans le péché parce qu’ils se forcent et n’écoutent pas leurs désirs personnels ? Et combien sont jugés déviants par notre société mais trouvent pleinement grâce aux yeux de Dieu parce qu’ils vivent une sexualité enracinée dans l’amour et le respect ?

Il en va de même pour les actes. Aucun acte sexuel n’exclue le péché et aucun acte sexuel n’est en soi un péché.

La fellation est un bon exemple. Je ne compte plus les personnes qui m’ont raconté que leur partenaire, après quelques nuits, les y force plus ou moins subtilement. Pour moi, ceux qui pratiquent ce geste dégradant et celles et ceux qui l’acceptent sont tous dans le péché. Alors que si, dans un couple, un homme reçoit la fellation non pas comme un geste d’humiliation mais comme une marque de tendresse et de désir et où son ou sa partenaire prend plaisir à la pratiquer, alors ce couple réjouira Dieu.

Alors réjouissons Dieu avec toute la diversité des plaisirs que la poésie de Ses Écritures nous suggère…

« Viens, mon chéri ; sortons à la campagne ;
passons la nuit au village ;
de bonne heure, aux vignes,
allons voir si le cep bourgeonne,
si le bouton s’ouvre,
si les grenadiers fleurissent.
Là je te donnerai mes caresses.
Les pommes d’amour donnent leur senteur ;
et à nos ouvertures sont toutes sortes de fruits de choix :
nouveaux, anciens aussi, mon chéri, je les réserve pour toi. »
(Ct 7,12–14)

Que Dieu vous garde.

Illustration : Pompeii — Casa del Centenario — Cubiculum — détail

La Bible n'est pas la vérité. C'est la Bible qui le dit…

Je suis ce que certains chrétiens appellent avec un frisson un libéral, parce que j’assume le fait que je n’applique pas la Bible à la lettre (en fait, personne n’applique la Bible à la lettre).

Les bonnes âmes qui souhaitent me sauver de mon erreur m’opposent souvent l’argument que la Bible est la vérité et que je ne peux donc en aucun cas contredire sa lettre.

Je me suis demandé : mais que dit la Bible à ce sujet ? (oui, quand j’ai un problème avec la Bible, je vais la voir et on discute…)

Ce que dit la Bible à propos de la vérité

Toute Écriture est inspirée de Dieu et utile pour enseigner la vérité, réfuter l’erreur, corriger les fautes et former à une juste manière de vivre (2Tm 3,16)

On notera d’emblée que l’auteur ne dit pas que toute Écriture est la vérité, mais que toute Écriture est utile pour enseigner la vérité. La distinction est colossale. Ceci dit, un tel passage est loin de résoudre la question, car il n’exclut pas réellement la possibilité que la Bible soit en elle-même la vérité. Il se trouve qu’il y a au moins un passage de la Bible qui nous parle de la vérité :

Jésus lui dit : « Je suis le chemin et la vérité et la vie. Personne ne va au Père si ce n’est par moi. (Jn 14,6)

Donc, selon la Bible, la vérité, c’est Jésus. Or, clairement, Jésus n’est pas la Bible. Donc la Bible nous affirme ne pas être la vérité. Quod erat demonstrandum

Mais ne jouons pas sur les mots, peut-être la Bible est-elle néanmoins une vérité, car on dit qu’elle est la Parole de Dieu ?

Au commencement de toutes choses, la Parole existait déjà ; celui qui est la Parole était avec Dieu, et il était Dieu. (Jn 1,1)

Celui qui est la Parole est devenu un homme et il a vécu parmi nous, plein de grâce et de vérité. Nous avons vu sa gloire, la gloire que le Fils unique reçoit du Père. (Jn 1,14)

Encore raté, la Bible nous affirme que la Parole, c’est Jésus. Encore lui !

Bon, ne nous laisson pas abattre, nous avons déjà lu que « toute Écriture est inspirée de Dieu », ce qui doit vouloir dire que les mots qu’elle contient sont placés là par Dieu, comme le suggère une prière des disciples que nous transmets la Bible :

On les écouta ; puis tous, unanimes, s’adressèrent à Dieu en ces termes : « Maître, c’est toi qui as créé le ciel, la terre, la mer et tout ce qui s’y trouve, toi qui as mis par l’Esprit Saint ces paroles dans la bouche de notre père David, ton serviteur (…) (Ac 4,24–25)

Donc c’est acquis, tous les mots qu’elle contient viennent de Dieu, n’est-ce pas ?

Pas selon Paul, en tout cas :

Aux autres je dis, c’est moi qui parle et non le Seigneur (1Co 7,12)

Si Paul lui-même, auteur biblique, prend la peine de faire la distinction entre paroles venant de Dieu et paroles venant de lui, peut-être pourrions-nous daigner en faire de même ?

Ce que dit la Bible à propos de son propre rôle

Laissons de côté toutes les nombreuses et contradictoires affirmations que des croyants ont pu faire à propos de la Bible, et demandons-lui à elle ce qu’est censé être son rôle ! Quelle importance devrait-elle avoir ? La Bible nous relate ces paroles de Jésus à ses disciples :

Vous scrutez les Ecritures parce que vous pensez acquérir par elles la vie éternelle : ce sont elles qui rendent témoignage à mon sujet. Et vous ne voulez pas venir à moi pour avoir la vie éternelle. La gloire, je ne la tiens pas des hommes. Mais je vous connais, vous n’avez pas en vous l’amour de Dieu. (Jn 5,39–42)

Pour Jésus, les priorités sont claires : c’est à Lui qu’on doit venir, c’est auprès de Lui qu’on trouvera la vie éternelle.

Mais Jésus souhaite bel et bien qu’on étudie les Écritures. Après sa résurrection, il apparut à ses disciples :

Puis il leur dit : « Voici les paroles que je vous ai adressées quand j’étais encore avec vous : il faut que s’accomplisse tout ce qui a été écrit de moi dans la Loi de Moïse, les Prophètes et les Psaumes. » Alors il leur ouvrit l’intelligence pour comprendre les Ecritures (Lc 24,44–45)

Ainsi, la Bible elle-même nous affirme que c’est avec le secours et la présence de Jésus que nous sommes pleinement capables de la comprendre. Mais même si nous avons besoin que Jésus nous tende la main pour ne pas nous perdre, la Bible reste un chemin qui nous mène à Lui :

Depuis ta tendre enfance tu connais les Saintes Ecritures ; elles ont le pouvoir de te communiquer la sagesse qui conduit au salut par la foi qui est dans le Christ Jésus. (2Tm 3,15)

Mais nous sommes comme les disciples à qui Jésus est apparu après sa résurrection. Pour nous, les Écritures ne sauraient se suffire à elles-mêmes. Elles affirment ne pas être la Parole, elles affirment ne pas être la Vérité.

Ce que dit la Bible à propos des Prophètes

En fait, les Écritures sont les témoignages d’êtres humains et elles nous témoignent de la liberté que Dieu, dans Son amour, a décidé de leur donner. Dieu ne souhaite pas des scribes à qui Il dicte les Écritures, ni des marionnettes à travers lesquelles Il pourrait faire sur Terre de la ventrioloquie.

Dieu va littéralement à la rencontre des êtres humains et accepte qu’ils témoignent à leur façon et avec leurs limitations :

Moïse dit au SEIGNEUR : « Je t’en prie, Seigneur, je ne suis pas doué pour la parole, ni d’hier, ni d’avant-hier, ni depuis que tu parles à ton serviteur. J’ai la bouche lourde et la langue lourde. » Le SEIGNEUR lui dit : « Qui a donné une bouche à l’homme ? Qui rend muet ou sourd, voyant ou aveugle ? N’est-ce pas moi, le SEIGNEUR ? Et maintenant, va, JE SUIS avec ta bouche et je t’enseignerai ce que tu devras dire. »

Il dit : « Je t’en prie, Seigneur, envoie-le dire par qui tu voudras ! » La colère du SEIGNEUR s’enflamma contre Moïse et il dit : « N’y a-t-il pas ton frère Aaron, le lévite ? Je sais qu’il a la parole facile, lui. Le voici même qui sort à ta rencontre ; quand il te verra, il se réjouira en son cœur. Tu lui parleras et mettras les paroles en sa bouche. Et moi, JE SUIS avec ta bouche et avec sa bouche et je vous enseignerai ce que vous ferez. Lui parlera pour toi au peuple, il sera ta bouche et tu seras son dieu.

Moïse, qui est le Prophète parmi les Prophètes, a tout bonnement refusé d’obéir au Seigneur et a rejeté le rôle qu’Il lui demandait de prendre. Il n’a pas su faire confiance au fait que si c’est Dieu qui lui demande, c’est parce que Dieu sait qu’il en sera capable, malgré ses craintes et ses doutes. Mais Dieu a composé avec son refus et lui a permis de Le servir à sa manière. De la même manière que Dieu permet à Paul de glisser dans ses épîtres des consignes qui sont ses idées propres, parmi l’Évangile que Jésus lui a transmis.

Dieu n’a pas voulu que ses Écritures soient un ouvrage unique et cohérent, il a au contraire laissé Ses témoins témoigner dans la discorde qui caractérise tous les témoignages humains :

Ayant suivi les voies de Dieu, [Hénok] disparut car Dieu l’avait enlevé. (Gn 5,24)

Elie monta au ciel dans la tempête. (2R 2,11)

Car nul n’est monté au ciel sinon celui qui est descendu du ciel, le Fils de l’homme. (Jn 3,13)

Mais je crois que Dieu est allé beaucoup plus loin que simplement autoriser les êtres humains à témoigner chacun à sa manière. Il me semble manifeste qu’Il les a inspirés pour qu’ils nous préservent activement d’une tentation, celle de prendre Ses Écritures pour une vérité unique et cohérente. Pour quelle autre raison les auteurs même de la Bible auraient-ils, par exemple, arrangé que les deux premiers chapitres de la Bible décrivent des chronologies incompatibles ? (je me demande toujours comment les créationnistes choisissent lequel des deux est censé être vrai…)

Pourquoi quatre évangiles si ce n’est pour nous rappeler que l’important n’est pas dans la chronologie mais dans ce que Dieu a fait pour nous ?

Pourquoi 2Sam 10,18 et 1Ch 19,18 ? 1R 9,23 et 2Ch 8,10 ? 2R 8,26 et 2Ch 22,2 ? 2R 25,18–19 et Jr 52,24–25 ?

Parce que les Saintes Écritures ne sont ni un ouvrage de sciences naturelles ni un ouvrage historique.

Elles témoignent de Christ.

Et la même liberté que Dieu a offert aux témoins des Écritures, Dieu nous l’offre aujourd’hui. Il vient à notre rencontre et nous sommes libres de témoigner. Nous sommes mêmes libres de nous taire :

Mais il leur dit : « Ne vous effrayez pas. Vous cherchez Jésus de Nazareth, le crucifié : il est ressuscité, il n’est pas ici ; voyez l’endroit où on l’avait déposé. Mais allez dire à ses disciples et à Pierre : “Il vous précède en Galilée ; c’est là que vous le verrez, comme il vous l’a dit.” » Elles sortirent et s’enfuirent loin du tombeau, car elles étaient toutes tremblantes et bouleversées ; et elles ne dirent rien à personne, car elles avaient peur. (Mc 16,6–8)


Or, tout ce qui a été écrit jadis l’a été pour notre instruction, afin que, par la persévérance et la consolation apportées par les Ecritures, nous possédions l’espérance. (Rm 15,4)

La Bible n’est rien de moins qu’une source d’espérance pour nous.

Que Dieu vous garde.

Illustration : Isaiah’s Lips Anointed with Fire

Personne n'applique la Bible

Personne n’applique la Bible. Du moins, pas à la lettre.

J’affirme cela pour deux raisons. L’une est bêtement une observation, l’autre est théorique. Commençons par la raison théorique, ça nous permettra de finir sur quelque chose de concret et, je l’espère, de marrant.

En théorie, ce n’est pas possible

La raison théorique qui permet d’affirmer que personne n’applique la Bible à la lettre, c’est en fait une science entière. Voire même deux sciences (rien que ça). Ces sciences, ce sont l’herméneutique d’une part et l’intégralité des connaissances humaines à propos de la traduction d’autre part (honnêtement, on pourrait pinailler si cela constitue une science à part entière ou si c’est seulement un domaine entier de la linguistique).

L’herméneutique, c’est la science de l’interprétation, celle qui se pose la question de ce que signifie comprendre un texte. L’herméneutique nous a notamment enseigné qu’il n’y a pas un sens unique, et encore moins évident, à un texte. Les langues humaines sont ainsi faites que tout texte peut prendre plusieurs sens, en fonction du contexte dans lequel le texte est lu. Notre propre histoire influence notre compréhension, notre humeur de l’instant, ce qu’on croit savoir sur le texte, la façon dont il nous parvient, etc… Et en particulier, l’herméneutique nous a permis de réaliser qu’on ne lit jamais un texte sans avoir sur celui-ci des préjugés. Personne n’est un lecteur neutre d’un texte. Tout le monde aborde un texte avec des préjugés sur celui-ci. Tout ce qu’un lecteur peut espérer, c’est essayer de se rendre le plus conscient possible de ses propres préjugés, jamais s’en débarraser totalement. C’est évidemment d’autant plus vrai pour des textes qui se trouvent au centre d’une culture donnée, comme ses textes religieux. Aucun indien ne peut lire les Veda et aucun européen ne peut lire la Bible sans en avoir de lourdes préconceptions.

Notre connaissance de la traduction apporte sur un texte comme la Bible, qui a été écrit il y a autour de deux millénaires et dans d’autres langues que les notres, un éclairage supplémentaire. Les traducteurs ont cet adage : « qui traduit, trahit ». Il est en effet rigoureusement impossible de conserver toutes les nuances et tous les multiples sens que peut receler un texte quand on le traduit.

Tout cela nous amène à une première réalisation : il n’existe pas une lecture unique de la Bible. Quand on est un simple lecteur humain, il y a forcément plusieurs manières de la lire. Quand bien même l’auteur humain aurait eu l’intention de transmettre un seul sens par son texte, celui-ci ne nous est pas accessible de manière évidente (au passage, même cette hypothèse-là pose problème, car certains auteurs de la Bible font clairement usage de doubles sens, parfois par humour).

Mais est-ce que Dieu ne pourrait pas intervenir en nous pour nous faire accéder à une lecture unique et vraie, au-delà des limitations de l’esprit et des langues humaines que les sciences ont trouvées à l’interprétation ? Théoriquement, oui.

Mais si cela nous arrive aujourd’hui, étant donné que nos lectures de la Bible ne correspondent, semble-t-il, à aucune lecture présente dans notre histoire, il faudra admettre que Dieu a attendu 2015 pour nous rendre cette lecture unique accessible. Ça semble un poil orgueilleux, sans même parler d’improbable.

Pourtant, certains croyants affirment bel et bien appliquer la Bible à la lettre, donc au lieu de conclure que cela est impossible en théorie, essayons de voir ce qu’il en est en pratique…

Comment procéder ? Je vous propose de trouver des passages de la Bible que personne n’applique. Si cela est possible, alors, à l’évidence, personne n’applique la Bible à la lettre.

Dans l’Ancien Testament

Commençons par l’année sabbatique :

pendant six ans, tu sèmeras ton champ ; pendant six ans, tu tailleras ta vigne et tu en ramasseras la récolte ; la septième année sera un sabbat, une année de repos pour la terre, un sabbat pour le SEIGNEUR : tu ne sèmeras pas ton champ, tu ne tailleras pas ta vigne, tu ne moissonneras pas ce qui aura poussé tout seul depuis la dernière moisson, tu ne vendangeras pas les grappes de ta vigne en broussaille, ce sera une année sabbatique pour la terre. Vous vous nourrirez de ce que la terre aura fait pousser pendant ce sabbat, toi, ton serviteur, ta servante, le salarié ou l’hôte que tu héberges, bref, ceux qui sont installés chez toi. (Lv 25,3–6)

Bizarrement, je ne connais aucun croyant et aucune communauté qui respecte ce commandement hors de la terre d’Israël. Et même là-bas, less juifs ont devisé de subtiles astuces pour contourner ce commandement tout en pouvant se targuer de le respecter, par exemple en vendant temporairement leurs terres à des non-juifs ou en ayant des cultures hydroponiques. Pourtant, Dieu est excessivement clair sur les sanctions qu’il prendra si Son peuple décide de ne pas suivre ce commandement précis, au cas où quiconque ait un doute sur l’importance que Dieu y accorde :

Quant à vous, je vous disperserai parmi les nations, et je dégainerai l’épée contre vous ; votre pays deviendra une terre désolée et vos villes des monceaux de ruines. Alors le pays accomplira ses sabbats, pendant tous ces jours de désolation où vous-mêmes serez dans le pays de vos ennemis ; alors le pays se reposera et accomplira ses sabbats ; pendant tous ces jours de désolation, il se reposera, pour compenser les sabbats où il n’aura pas pu se reposer, lorsque vous y habitiez. (Lv 26,33–35)

D’ailleurs, les Écritures expliquent l’exil imposé au peuple d’Israël comme l’application de cette sanction (2Ch 36,21). Même à l’époque, il semble donc que personne ne prenait la peine d’appliquer ce commandement.

Mais le système des années sabbatiques ne s’arrête pas là, puisqu’après 7 fois 7 années, la cinquantième est un Jubilée. Cette année-là, toutes les dettes sont remises et quiconque a du vendre sa propriété à cause de son endettement en redevient propriétaire (Lv 25,8–55).

Les raisons aux commandements économiques du Jubilée ne sont pas anecdotiques :

La terre du Pays ne sera pas vendue sans retour, car le pays est à moi ; vous n’êtes chez moi que des émigrés et des hôtes (Lv 25,23)

C’est donc pour rappeler à Son peuple élu qu’il n’est pas réellement propriétaire du pays dans lequel il vit que Dieu instaure ces règles. Étrangement, je n’ai connaissance d’aucune communauté où, tous les 50 ans, les propriétés perdues par endettement sont restituées et les dettes effacées.

D’ailleurs, la remise des dettes ne concerne pas que les Jubilées, puisqu’un autre texte exige qu’elle soit faite à ses compatriotes tous les 7 ans :

Au bout de sept ans, tu feras la remise des dettes. Et voici ce qu’est cette remise : tout homme qui a fait un prêt à son prochain fera remise de ses droits : il n’exercera pas de contrainte contre son prochain ou son frère, puisqu’on a proclamé la remise pour le SEIGNEUR. L’étranger, tu pourras le contraindre ; mais ce que tu possèdes chez ton frère, tu lui en feras remise. (Dt 15,1–3)

C’est évidemment une règle très contraignante pour les prêteurs et les rabbins ont devisé une ingénieuse manière de passer outre, le Prozbul : juste avant l’année sabbatique, un prêteur peut transférer toutes les dettes qui lui sont dûes à un tribunal rabbinique. Comme seules les dettes entre personnes sont annulées lors de l’année sabbatique, la dette dûe au tribunal reste collectable et la dette du tribunal envers le prêteur également. Malin !

Il y a d’autres commandements qui sont visiblement cruciaux dans notre rapport à Dieu que je ne vois jamais appliqués :

ÉCOUTE, Israël ! Le SEIGNEUR notre Dieu est le SEIGNEUR UN. Tu aimeras le SEIGNEUR ton Dieu de tout ton cœur, de tout ton être, de toute ta force. Les paroles des commandements que je te donne aujourd’hui seront présentes à ton cœur ; tu les répéteras à tes fils ; tu les leur diras quand tu resteras chez toi et quand tu marcheras sur la route, quand tu seras couché et quand tu seras debout ; tu en feras un signe attaché à ta main, une marque placée entre tes yeux ; tu les inscriras sur les montants de porte de ta maison et à l’entrée de ta ville. (Dt 6,4–9)

Si vous me trouvez des chrétiens qui ont ces commandements à leur main, entre leurs yeux, sur leurs portes et à l’entrée de leurs villes, envoyez-moi des photos ! Je veux voir ça.

Bien sûr, au-delà de ces quelques commandements que les Écritures nous présentent comme absolument fondamentaux, il y a quantité d’autres commandements objectivement plus mineurs dont on ne constate jamais l’application :

Quand un homme couche avec une femme qui a ses règles et qu’il découvre sa nudité, puisqu’il a mis à nu la source du sang qu’elle perd, et qu’elle-même a découvert cette source, ils seront tous les deux retranchés du sein de leur peuple. (Lv 20,18)

Si vous connaissez une Église qui exclue les couples ayant cette pratique que l’Ancien Testament considère comme une abomination, faites-moi signe !

Personne n’applique non plus la sentence prévue pour l’adultère :

Si l’on prend sur le fait un homme couchant avec une femme mariée, ils mourront tous les deux, l’homme qui a couché avec la femme, et la femme elle-même. (Dt 22,22)

Ni les commandements qui empêcheraient que la jeunesse parte en cacahuète comme c’est le cas aujourd’hui :

Et qui frappe son père ou sa mère sera mis à mort. (Ex 21,15)

Et qui insulte son père ou sa mère sera mis à mort. (Ex 21,17)

Dans le Nouveau Testament

Notez bien que même parmi les juifs, y compris les juifs en Israël, je n’ai pas connaissance que quiconque applique tous ces commandements. Mais pour mes sœurs et frères en Christ, ce n’est pas forcément un critère. En effet, Paul lui-même explique que personne n’arrive jamais à appliquer intégralement la loi (Ga 3,10) et que nous en sommes libérés par Christ (Ga 3,13.23–25)

Mais les commandements que nous donne Jésus Christ lui-même, les appliquons-nous ?

Commençons par le plus évident :

« Si ton œil droit entraîne ta chute, arrache-le et jette-le loin de toi : car il est préférable pour toi que périsse un seul de tes membres et que ton corps tout entier ne soit pas jeté dans la géhenne. Et si ta main droite entraîne ta chute, coupe-la et jette-la loin de toi : car il est préférable pour toi que périsse un seul de tes membres et que ton corps tout entier ne s’en aille pas dans la géhenne. (Mt 5,29–30)

Selon Paul, tout homme est « charnel, vendu comme esclave au péché » (Rm 7,14). Jean n’est pas moins clair sur la question :

Si nous disons : « Nous n’avons pas de péché », nous nous égarons nous-mêmes et la vérité n’est pas en nous. (1Jn 1,8)

C’est donc facile : si ce commandement était appliqué à la lettre, étant donné que nous sommes tous régulièrement soumis à la tentation, la totalité des chrétiens se seraient arrachés au moins un œil et une main…

En général, quand on utilise l’argument que certains commandements de Jésus sont des appels éthiques radicaux qui sont prévus non pas pour nous être opposés mais pour nous faire réfléchir, on est accusé de vouloir se dérober et de ne pas obéir à Dieu.

Bizarrement, pas pour celui-ci.

Bien sûr, il y a d’autres commandements qui nous proviennent directement de Jésus et qui sont un tantinet moins extrêmes mais tout aussi problématiques à appliquer :

Nul ne peut servir deux maîtres : ou bien il haïra l’un et aimera l’autre, ou bien il s’attachera à l’un et méprisera l’autre. Vous ne pouvez servir Dieu et l’Argent. (Mt 6,24)

Jésus va même préciser un peu cette histoire :

L’homme lui dit : « Maître, tout cela, je l’ai observé dès ma jeunesse. » Jésus le regarda et se prit à l’aimer ; il lui dit : « Une seule chose te manque ; va, ce que tu as, vends-le, donne-le aux pauvres et tu auras un trésor dans le ciel ; puis viens, suis-moi. » Mais à cette parole, il s’assombrit et il s’en alla tout triste, car il avait de grands biens. Regardant autour de lui, Jésus dit à ses disciples : « Qu’il est difficile à ceux qui ont les richesses d’entrer dans le Royaume de Dieu ! » Les disciples étaient déconcertés par ses paroles. Mais Jésus leur répète : « Mes enfants, qu’il est difficile d’entrer dans le Royaume de Dieu ! Il est plus facile à un chameau de passer par le trou d’une aiguille qu’à un riche d’entrer dans le Royaume de Dieu. » (Mc 20,20–25)

J’imagine que cet homme ne fut pas le dernier à s’assombrir et à s’en aller tout triste face à cette parole de Jésus. Cherchez autour de vous quels personnes vous connaissez qui ont vendu tous leurs biens pour les donner aux pauvres (pas ceux qui donnent régulièrement et peut-être beaucoup à des œuvres de charité, ceux qui ont vendu tous leurs biens)…

Mais peut-être cette parole de Jésus ne s’applique-t-elle qu’aux riches. Nous éviterons le sujet épineux de savoir si la majorité des occidentaux, avec des luxes comme la sécurité sociale et un salaire minimum, n’est pas de toute façon riche comparée aux plus pauvres des êtres humains, à commencer par ceux qui crèvent de faim et de froid au coin de leur rue.

Par contre, il n’y aucune raison dans le texte de penser que la suivante ne s’applique pas à tous :

Et moi, je vous dis de ne pas résister au méchant. Au contraire, si quelqu’un te gifle sur la joue droite, tends-lui aussi l’autre. (Mt 5,39)

Essayez voir, à la sortie d’une église, de distribuer des baffes et de voir comment les gens réagissent. Je doute un peu que ce soit en conformité avec cet enseignement…

Conclusion

En fait, tout le monde s’autorise à évaluer quelles parties des Écritures ils vont effectivement appliquer et comment.

Évidemment, un certain nombre de croyants vont à l’extrême qui est de dire qu’aucune règle de la Bible n’est à appliquer, voire que le concept de morale est dépassé, qu’il suffit de vivre selon son cœur. Je suis persuadé que c’est une vision simpliste, non conforme aux Écritures et, bien souvent, dont le but est surtout de ne pas poser sur sa propre vie un regard critique.

Parmi ceux qui décident d’obéir aux Écritures, certains estiment que le choix qu’il font est particulièrement strict et exigent et ils se disent littéralistes. Mais il est manifeste qu’ils n’appliquent pas littéralement les Écritures.

D’autres assument parfaitement que leur application des Écritures est un travail d’interprétation, qui est perpétuellement nécessaire. L’un des critères qu’ils peuvent employer, une de leurs clefs de lecture, c’est tout simplement l’être humain : une règle doit être réaliste et, sans trahir leur esprit, nous devons adapter les règles aux hommes, pas l’inverse.

Cette notion radicale et subversive est évidemment rejetée par les littéralistes. Ils ne sont pas les premiers à s’en offusquer :

Or Jésus, un jour de sabbat, passait à travers des champs de blé et ses disciples se mirent, chemin faisant, à arracher des épis. Les Pharisiens lui disaient : « Regarde ce qu’ils font le jour du sabbat ! Ce n’est pas permis. » Et il leur dit : « Vous n’avez donc jamais lu ce qu’a fait David lorsqu’il s’est trouvé dans le besoin et qu’il a eu faim, lui et ses compagnons, comment, au temps du grand prêtre Abiatar, il est entré dans la maison de Dieu, a mangé les pains de l’offrande que personne n’a le droit de manger, sauf les prêtres, et en a donné aussi à ceux qui étaient avec lui ? » Et il leur disait : « Le sabbat a été fait pour l’homme et non l’homme pour le sabbat, de sorte que le Fils de l’homme est maître même du sabbat. » (Mc 2,23–28)

Que Dieu vous garde.

Illustration : Gleaning

Qu'est-ce que le péché ?

Je n’obéis qu’à un seul commandement, le commandement d’amour, mais le pendant des commandements, c’est leur désobéissance, c’est-à-dire le péché. Du coup, qu’est-ce que le péché, pour moi ?

Tout d’abord, la Bible ne permet pas de soutenir l’idée que certains actes sont toujours des péchés et d’autres ne sont jamais des péchés. En 1Co 8,7, Paul mentionne qu’en fonction de leurs connaissances, ce qui est un péché pour l’un ne le sera pas pour l’autre. Mais il va plus loin en précisant que le critère est dans la relation à Dieu :

Mais celui qui a mauvaise conscience (…) est condamné par Dieu, parce qu’il n’agit pas selon une conviction fondée sur la foi. Et tout acte qui n’est pas fondé sur la foi est péché. (Rm 14,23)

C’est-à-dire qu’un acte qui nous détourne de Dieu est un péché. Ironiquement, il suffit que nous pensions qu’un acte nous détourne de Dieu et que nous le commettions quand même pour qu’il soit un péché. Mais attention, à l’inverse, il ne suffit pas de se convaincre qu’un acte n’est pas un péché pour qu’il n’en soit plus un ! Tout acte qui ne manifeste pas une vérité sera condamné par Dieu :

Du haut du ciel, Dieu manifeste sa colère contre tout péché et tout mal commis par les humains qui, par leurs mauvaises actions, étouffent la vérité. (Rm 1,18)

C’est somme toute logique, car Dieu voit forcément au-delà des illusions que l’être humain peut employer contre lui-même. Et ces illusions sont nombreuses.

La première, c’est de se faire une image de Dieu qui nous arrange bien au lieu d’accepter ce qu’Il nous révèle de Lui. Quand j’assouvis ma soif de pouvoir en me disant que c’est Dieu qui veut et qui a fait que je règne, quand j’excuse mes violences en affirmant qu’elles sont l’expression de la justice de Dieu sur Terre ou quand je me dis que Dieu déborde tellement d’amour qu’il n’attend aucune repentance de moi pour me pardonner, je ne me tourne pas vers Dieu tel que les Écritures me le révèlent mais vers une idole.

La seconde, c’est de refuser nos propres aspirations, nos propres besoins et les conséquences sur nous-mêmes de nos actes et des événements. Quand je flatte mon orgueil en prenant sur moi une charge dont je peux réaliser qu’elle sera trop lourde à porter, quand je m’autorise un plaisir ou que je fais quelque chose de charitable en faisant abstraction de la souffrance que cela me causera plus tard, je me mens sur moi-même.

La troisième, c’est de projeter sur les autres notre vision d’eux au lieu d’être à leur l’écoute. Quand je fournis une aide à quelqu’un sans réellement chercher à savoir quels sont ses besoins, quand je néglige quelqu’un en m’abritant derrière mon absence de devoir envers cette personne au lieu d’accepter sa souffrance, je ne suis plus réellement en relation avec eux.

Toutes ces illusions obéissent au même schéma : je suis en relation non pas avec ce qui est, mais avec ce que je souhaite qui soit. Et comment pourrait-on bien appeler le fait d’être en relation avec ce qui est, d’accepter pleinement un être tel qu’il est ? L’amour, bien sûr !

Hé oui, le péché est tout simplement l’opposé de l’amour ! (c’est évidemment d’une beauté axiomatique qui ravit le matheux que je suis ; Dieu est plein de bonté envers les matheux, assurément)

Mais une définition aussi simple du péché soulève quelques questions épineuses : n’importe quel acte ne pourrait-il pas être fait dans l’amour et, si oui, à quoi bon les listes de commandements et d’interdits dans la Bible ? Et entre les listes rigides et cette définition abstraite, ne pourrait-il pas y avoir un guide un tant soit peu plus concret pour notre réflexion ?

Paul répond à ces questions :

« Tout m’est permis », mais tout ne convient pas. « Tout m’est permis », mais moi je ne me laisserai asservir par rien. (1Co 6,12)

De la part d’un auteur qui enchaîne à plusieurs reprises des listes d’interdits et les condamne dans les termes les plus absolus et quand on le voit se répéter de la sorte, on ne peut pas penser que cette formulation est un accident. Tout d’abord, il nous donne là un premier guide pour appliquer l’amour comme critère d’obéissance à Dieu : nous ne devons jamais être dominés par nos actes, nos désirs. Nous devons toujours être en train de choisir, « selon une conviction fondée sur la foi », notre conduite. Du moment que nous estimons ne pas avoir de choix, quelque chose se passe de travers et nous savons que nous sommes passés dans le péché.

Pourquoi alors la Bible contient-elle des listes de commandements, pourquoi Paul condamne-t-il des listes d’interdits ? Parce que tout le monde n’est pas toujours prêt à assumer la responsabilité de discerner l’amour du péché et que ces listes constituent un point de départ d’où ils peuvent partir en toute sécurité :

Pour moi, frères, je n’ai pu vous parler comme à des hommes spirituels, mais seulement comme à des hommes charnels, comme à des petits enfants en Christ. C’est du lait que je vous ai fait boire, non de la nourriture solide : vous ne l’auriez pas supportée. Mais vous ne la supporteriez pas davantage aujourd’hui (1Co 3,1–2)

Quiconque en est encore au lait ne peut suivre un raisonnement sur ce qui est juste, car c’est un bébé. Les adultes, par contre, prennent de la nourriture solide, eux qui, par la pratique, ont les sens exercés à discerner ce qui est bon et ce qui est mauvais. (He 5,13–14)

Et quelque soit notre progression, les commandements et les interdits de la Bible sont toujours une source de questionnements et de réflexions. Les réformateurs appelaient ça le sens pédagogique de la Loi.

Mais Paul ne s’arrête pas là et décide qu’un peu plus loin dans sa lettre, il va encore un peu enfoncer le clou :

« Tout est permis », mais tout ne convient pas. « Tout est permis », mais tout n’édifie pas. Que nul ne cherche son propre intérêt, mais celui d’autrui. (1Co 10,23–24)

Au cas où on ne l’aurait pas encore compris, tout est permis… Et il donne un guide supplémentaire, la considération de l’autre. Pour être plus précis, l’édification, qui lui faisait déjà affirmer qu’on peut avoir un comportement qui n’est pas un péché pour nous-même, mais qui, s’il pousse un frère ou une sœur en Christ à faiblir dans leur foi, est un péché qu’on commet contre Christ lui-même (1Co 8,10–12).

Paul nous enseigne donc que lorsque nous sommes prêts à en prendre la responsabilité, nous pouvons vivre en dehors du péché non plus en respectant des interdits ou des obligations, car tout est permis, mais en agissant selon une conviction fondée sur la foi (par amour de Dieu), dans la liberté (par amour pour nous-même) et de manière édifiante (par amour pour autrui).

Heureux celui qui ne se sent pas coupable dans ses choix ! (Rm 14,22)

Que Dieu vous garde.

Illustration : Masaccio. Head of Adam. Expulsion from the Garden of Eden. Brancacci Chapel

La Bible ne parle pas des couples homosexuels

L’homosexualité aujourd’hui et dans le passé

Les termes « homosexuel » et « homosexualité » sont inventés en 1868. Avant, on envisageait plutôt toute une série de pratiques sexuelles jugées déviantes, qu’on rangeait notamment sous la vaste catégorie de sodomie (catégorie dans laquelle, selon les lieux et les époques, sont rentrés aussi bien le cunnilingus que la zoophilie) sans forcément penser qu’elles étaient intrinsèques à la personne. Il était assez normal qu’un homme ayant des rapports sexuels avec des hommes soit par ailleurs marié avec des enfants.

Plusieurs sociétés sont foncièrement bisexuelles, comme la Grèce antique ou le monde celte. On y voit le sexe comme quelque chose que n’importe qui peut pratiquer avec n’importe qui d’autre. Les philosophes grecs, néanmoins, estiment que l’amour entre hommes élève spirituellement alors que l’amour d’un homme pour une femme est bassement matériel. D’ailleurs, les plus grands combattants et les plus brillants politiciens préfèrent les hommes aux femmes. CQFD.

Néanmoins, ce que vivent les personnes homosexuelles aujourd’hui est probablement une réalité absente de la plupart des sociétés avant nous, en particulier du Proche-Orient Ancien. Il y a bien eu des mariages homosexuels dans les premiers siècles de l’Église chrétienne (les αδελφοποεισις, litt. faire des frères) et au moins en France au Moyen-Âge (les affrèrements), mais dans le Proche-Orient Ancien, les relations homosexuelles étaient toujours hors du cadre d’une union maritale. Il y a eu des couples d’amants de même sexe qui vivent un amour durable, comme David et Jonathan dans la Bible (2Sam 1,26) et de nombreux héros de la mythologie grecque, mais rien qui approche un mariage homosexuel.

Qui plus est, à part ces exceptions que sont ces quelques couples aimants, les relations homosexuelles sont avant tout basées sur une hiérarchie sociale. Les rois perses couchent avec leurs eunuques, les grecs couchent plutôt avec de jeunes hommes pour les éduquer et ce sont les romains qui codifieront le plus ces relations : un citoyen peut pénetrer un jeune homme, un artiste ou un esclave, mais surtout pas un autre citoyen. Selon Sénèque, « s’il est normal pour un jeune homme d’être passif dans la relation, la passivité sexuelle chez un homme libre est un crime, chez un esclave, une obligation, chez l’affranchi, un service. » Et dans l’environnement d’Israël, la prostitution sacrée, d’hommes et de femmes, est monnaie courante.

Il faut donc réaliser que si un auteur de l’époque parle de relations homosexuelles, ce qu’il désigne n’a rien à voir avec deux hommes ou deux femmes qui s’aiment et vivent en couple. Cette réalité-là est absente dans le Proche-Orient Ancien.

Dans la Bible

Il y a toute une série de textes que certaines personnes citent pour condamner aujourd’hui les couples homosexuels. Certains de ces textes sont franchement tirés par les cheveux voire carrément utilisés pour dire quelque chose qui est rigoureusement absent du texte biblique. D’autres me semblent faire référence aux relations homosexuelles de l’époque et sont abusivement appliqués aux couples homosexuels, qui vivent une autre réalité.

Les textes qui parlent d’autre chose

Genèse 1

Dieu créa l’homme à son image,
à l’image de Dieu il le créa ;
mâle et femelle il les créa. (Gn 1,27)

Ce texte est régulièrement utilisé pour affirmer que l’opposition et la complémentarité entre homme et femme est cruciale dans le projet de Dieu pour l’humanité.

Cette affirmation oublie pourtant un élément crucial : en hébreu, c’est une figure de style appelée mérisme que de désigner un tout par deux de ses parties opposées, comme « le ciel et la terre » pour parler du monde. Ou, ici, « mâle et femelle » pour l’humanité.

Quand on dit que Dieu est le créateur du ciel et de la terre, personne n’implique qu’il n’existe pas de mers, ou qu’il n’existe pas des zones dans le monde qui sont un peu entre deux éléments, comme le sommet d’une montagne ou un marais, ou que la terre n’a pas d’existence propre sans son rapport au ciel. Pourtant, certains tirent de ce texte exactement ces conclusions-là à propos de l’homme et de la femme…

Genèse 2

Aussi l’homme laisse-t-il son père et sa mère pour s’attacher à sa femme, et ils deviennent une seule chair. (Gn 2,24

Les auteurs de la Bible ne connaissent qu’une seule forme d’union maritale, celle entre un homme et une femme. Le fait qu’ils n’envisagent dans ce texte que cette forme-là est donc assez logique. Qui plus est, si l’on devait comprendre ce verset comme un commandement rigide sur la manière de vivre nos amours, devrait-on en comprendre que seul l’homme doit quitter sa famille pour son mariage, pas la femme ?

Ce verset décrit une réalité très simple : le jeune, tout attaché qu’il est à ses parents, une fois amoureux, s’attache tout entier à la personne qu’il aime, dans une intimité qui va jusque dans la chair. C’est vrai aussi bien pour les relations hétérosexuelles qu’homosexuelles.

Genèse 19

Aujourd’hui, le terme sodomie est employé pour parler de la pénétration anale et on fait croire que c’est le péché qui a mené à la destruction de Sodome et Gomorrhe. Sauf qu’aucune mention n’y est faite de la sodomie !

D’ailleurs, parmi des commentateurs chrétiens des premiers siècles, comme Origène (3ème siècle) ou Ambroise de Milan (4ème siècle), le péché de ces deux villes est clair, c’est le manquement à l’hospitalité (qui est un crime grave dans le Proche-Orient Ancien). La Bible elle-même ne parle jamais de sodomie en parlant de Sodome :

  • « Voilà ce que fut la faute de ta sœur Sodome : orgueilleuse, repue, tranquillement insouciante, elle et ses filles ; mais la main du malheureux et du pauvre, elle ne la raffermissait pas. » (Ez 16,49)
  • « ils s’adonnent à l’adultère et ils vivent dans la fausseté, ils prêtent main forte aux malfaiteurs : si bien que personne ne peut revenir de sa méchanceté. Tous sont devenus pour moi pareils aux gens de Sodome, ses habitants ressemblent à ceux de Gomorrhe. » (Jr 23,14)
  • « Il n’a pas épargné la ville de Loth, dont il avait l’orgueil en abomination. » (Si 16,8)

En particulier, le texte de Genèse 19 mentionne une tentative de viol en réunion de la part des habitants de Sodome à l’encontre de voyageurs qui viennent d’arriver. Je ne vois aucun problème à condamner avec la plus grande sévérité le viol en réunion, mais il n’a strictement aucun lien avec le vécu d’un couple d’hommes ou de femmes qui vivent un amour mutuel.

Les textes qui parlent de relations homosexuelles

Quand on parle des mentions de l’homosexualité dans la Bible, plusieurs détails méritent d’être soulevés :

  • la Bible n’en parle que 5 fois, un verset doublé dans l’Ancien Testament et trois dans le Nouveau Testament
  • parmi ces 5 versets, tous sauf un s’adressent spécifiquement aux hommes
  • Jésus n’en parle pas une seule fois
  • Paul est le seul à en parler dans le Nouveau Testament (et ce que Paul connaît des relations homosexuelles, ce sont celles du monde gréco-romain et la prostitution sacrée)

Quand on voit combien certains thèmes sont martelés d’un bout à l’autre de la Bible, par les Prophètes et par Jésus, on est en droit de se demander pourquoi tant d’énergie est allouée dans nos Églises à un sujet si ténu dans les Écritures.

Lévitique 18/20

Tu ne coucheras pas avec un homme comme on couche avec une femme ; ce serait une abomination. (Lv 18,22)

Quand un homme couche avec un homme comme on couche avec une femme, ce qu’ils ont fait tous les deux est une abomination ; ils seront mis à mort, leur sang retombe sur eux. (Lv 20,13)

Ces deux versets se trouvent dans des codes de sainteté qui ont pour but de distinguer Israël des civilisations environnantes et notamment des habitants du pays de Canaan. Parmi les condamnations, on trouve des condamnations de l’idolâtrie, ce qui fait dire à certains exégètes que ces deux versets visent avant tout la prostitution sacrée, qu’on trouve dans les templs de Baal ou Astarté.

Mais l’usage de ces versets pose un autre problème plus grave : ces mêmes codes interdisent rigoureusement de coucher avec une femme qui a ses règles. C’est-à-dire qu’on cite là une règle alors qu’on enfreint une autre du même code, alors qu’aucune hiérarchie n’est établie dans le texte. Au contraire, la question de l’impureté du sang et des règles des femmes apparaît dans d’autres versets de l’Ancien Testament. Il y a donc une hypocrisie conséquente dans l’usage de ces versets.

Romains 1

C’est pourquoi Dieu les a livrés à des passions avilissantes : leurs femmes ont échangé les rapports naturels pour des rapports contre nature ; les hommes de même, abandonnant les rapports naturels avec la femme, se sont enflammés de désir les uns pour les autres, commettant l’infamie d’homme à homme et recevant en leur personne le juste salaire de leur égarement. (Rm 1,26–27)

On peut excuser Paul, vivant dans la société juive, de ne pas savoir que la nature regorge d’animaux ayant des rapports homosexuels. Les auteurs grecs en avaient fait l’observation mais peut-être l’ignorait-il.

On peut excuser Paul de ne pas savoir qu’on naît avec une certaine orientation sexuelle qui n’est ni un choix ni une pathologie mentale. Après tout, la science a élucidé ces questions seulement dans les 20 dernières années. On sait aujourd’hui que l’orientation sexuelle est avant tout le résultat de facteurs génétiques, épigénétiques et hormonaux intra utero. Paul ne pouvait pas le savoir.

Mais nous, nous savons tout ça et nous devons en tenir compte dans notre lecture de la Bible et notre façon d’accueillir nos frères et nos sœurs en Christ. On ne peut pas qualifier de contre nature ce qui fait partie de la nature même d’une personne. De la même manière qu’on ne peut pas demander à un être humain de cesser de respirer ou de boire, on ne peut pas demander à une personne homosexuelle ou bisexuelle de n’être attirée que par les personnes de l’autre sexe.

Au contraire, pour une personne homosexuelle, ce qui constituerait réellement une relation contre nature, ce serait une union avec une personne de sexe opposée qu’elle se serait imposée dans le but de satisfaire aux exigences étroites de ses coreligionnaires…

Mais les problèmes que posent l’usage de ce texte pour condamner ne s’arrêtent pas là.

En effet, les versets 18 à 32 ont questionné quantité d’exégètes pour leur franche différence de style avec le reste de l’épître aux Romains. Qui plus est, ils sont immédiatement suivis par une interpellation, avec un vocatif dans le grec : « Tu es donc inexcusable, toi, qui que tu sois, qui juges » (Rm 2:1).

En fait, les versets 18 à 32 sont vraisemblablement non pas l’avis de Paul mais sa citation d’une diatribe classique qu’emploient des juifs à l’encontre des païens. Lui qui est appelé à convertir les païens, il commence donc par citer et critiquer ces attaques pour les évacuer.

C’est donc spécialement ironique de se servir de ces attaques-là pour condamner quelqu’un…

1 Corinthiens 6

Ne savez-vous donc pas que les injustes n’hériteront pas du Royaume de Dieu ? Ne vous y trompez pas ! Ni les débauchés, ni les idolâtres, ni les adultères, ni les efféminés, ni les pédérastes, (1Co 6,9)

Certaines traductions de la Bible ont l’audace de traduire αρσενοκοιται (ici traduit en pédérastes) par homosexuels. Sachant que le terme existe depuis à peine plus d’un siècle, c’est un peu gonflé d’aller le caser dans la Bible. Clairement, celle-ci ne fait pas référence à une catégorie qui sera inventée 1800 ans plus tard…

La question se pose donc de savoir quelles réalités Paul dénonce ici. Il semble naturel que Paul dénonce les réalités qu’il connait, qui sont des relations de contrainte et d’asservissement social. Cette dénonciation-là, qui n’a aucun lien avec des couples vivant dans l’amour, est toujours autant d’actualité. Des relations sexuelles teintées de ce genre de contraintes, nous en avons au moins deux instances dans nos sociétés modernes : les relations sexuelles en prison et les hommes de pouvoir qui assouvissent leurs passions sur leurs subalternes, généralement des femmes.

1 Timothée

En effet, comprenons bien ceci : la loi n’est pas là pour le juste, mais pour les gens insoumis et rebelles, impies et pécheurs, sacrilèges et profanateurs, parricides et matricides, meurtriers, débauchés, pédérastes, marchands d’esclaves, menteurs, parjures, et pour tout ce qui s’oppose à la saine doctrine. (1Tm 1,9–10)

Ici, le décalage entre les réalités modernes des couples homosexuels et les condamnations de Paul est encore plus évident. Le terme αρσενοκοιται se trouve encadré par deux types de relations déséquilibrées, prostitués (πορνοι, ici traduit en débauchés) et marchands d’esclaves.

L’utilisation de ce verset pour condamner un couple s’aimant dans le respect mutuel n’a pas de sens.

Que Dieu vous garde.

Illustration : Gay Couple Kiss under Water